Sous les ombrelles


1 - L’arrivé


Dans la matinée du huit juillet, à onze heures vingt-six, heure de Paris, cinq heures vingt-six à New York, dix-sept heures vingt-six à Pékin, ils apparurent brièvement sur les écrans de contrôle. Dans le monde entier, partout où les satellites étaient tournés vers les cosmos, les observateurs virent apparaître dans un point de l’espace une myriade de signaux indiquant l’approche d’objets célestes non identifiés. Cette observation dura exactement quarante-sept secondes durant laquelle peu d’individus eurent la capacité de comprendre et de prendre des décisions. À Londres, Sydney, Vladivostok, Séoul et Le Cap, des téléphones sonnèrent dans les plus hautes sphères du pouvoir. Aucune discussion ne put aboutir. Quarante-sept secondes exactement après la première alerte, la planète abasourdie assista à la mort de ce qu’on appelait « la fée électrique ». Tout ce qui, dans le monde, nécessitait de l’énergie s’arrêta. Les véhicules cessèrent de rouler, des avions tombèrent, des navires se mirent à dériver, les usines s’arrêtèrent... En une fraction de seconde, l’humanité venait de reculer de plus de deux siècles.
Dans les secondes qui suivirent ce qu’on appela plus tard la grande extinction, l’incompréhension fut totale. Plus de machines, de moteurs, plus de communications. Personne ne se doutait que le phénomène était mondial. Les minutes suivantes virent naître la peur, puis la colère. Les gouvernements furent montrés du doigt. Peu de gens pensaient alors à scruter le ciel. Le silence était tombé sur les villes ; on entendit d’abord le chant des oiseaux, les cris de la population leur succédèrent. Puis le son des armes.
Dans les heures qui suivirent, dans toutes les villes de tous les pays les scènes de pillages succédèrent aux émeutes, ou les émeutes aux scènes de pillages. Des hommes s’entre-tuaient et personne ne savait vraiment contre qui il se battait. La police, incapable de rétablir l’ordre, devint la cible des émeutiers. Beaucoup d’agents quittèrent leurs uniformes et participèrent à la pagaille générale. Des familles, des couples, des personnes seules tentaient de fuir, qui à pied, qui en vélo, vers les campagnes, emmenant avec eux juste de quoi survivre au carnage, à cette folie qui s’était emparée des hommes. Cette folie dura plus ou moins, selon l’endroit du globe, trois jours. Jusqu’à ce que leurs ombres nous firent lever les yeux vers les nues. Jusqu’à ce que s’installent les ombelles.


2 - L’installation


Le onze juillet vers midi heure française, tandis que le chaos ambiant était à son apogée, des ombres gigantesques s’étendirent sur le sol alors que le ciel était vide de tout nuage. Rapidement, les échauffourées cessèrent, le tumulte des batailles s’estompa, la rage et la fureur firent place à la crainte, à l’inquiétude. Beaucoup de regards se tournèrent vers le ciel, mais peu de gens les virent. À Vienne ou à Zagreb, un orage grondait. À la lueur des éclairs, les habitants aperçurent d’immenses disques d’un blanc opaque qui flottaient au-dessus d’eux. Ailleurs, où le ciel était limpide, tous se demandaient d’où venait cette ombre alors que rien ne semblait cacher le soleil. Il fallut du temps pour commencer à les distinguer. Seule, une vibration ténue, une espèce de discontinuité dans la lumière céleste permettait de les discerner. Dans d’autres parties du monde, quelques noctambules crurent percevoir quelque chose d’étrange dans le scintillement des étoiles. Au fil du temps, un peu partout, l’évidence se fit jour : nous étions envahis ! D’énormes vaisseaux venus tout droit de l’espace survolaient notre planète et certainement pas dans un but pacifique. C’était eux, les responsables de tout ce désastre.
Bien entendu, cette découverte eut pour effet immédiat une immense panique créant un exode des citadins vers les zones rurales. Des milliers de gens se retrouvèrent sur les routes avec souvent leurs seuls vêtements pour tout bagage. Les voies de circulation étaient encombrées de centaines de véhicules arrêtés, inutiles. Ce fut l’anarchie la plus totale et il y eut encore des morts par centaines, piétinés, étouffés dans des mouvements de foules ou plus bêtement pris de malaises. Mais les combats avaient cessé maintenant que l’ennemi était connu. Là où l’armée se trouvait, les militaires firent leur possible pour régulariser le flot des fuyards, mais les grandes villes mirent plusieurs journées à se vider de leurs habitants.


Pendant ce temps, dans le ciel, rien ne bougeait.

3 - Premières nouvelles


Il a fallu un certain temps pour qu’un semblant de calme s’instaure, pour qu’un simulacre d’organisation rassemble les fuyards dans des camps de fortune. Oh, bien sûr les bagarres étaient nombreuses – on manquait de tout – mais il n’y avait pratiquement plus de véritables combats. Pas plus entre les populations que contre les envahisseurs… D’ailleurs, quels envahisseurs ?
Les ombelles étaient là, transparentes, immobiles dans le ciel et rien ne bougeait, rien ne sortait de ces étranges machines. Ni éclairs foudroyants, ni robots, ni petits hommes verts ou autres créatures hideuses. Seules leurs ombres nous rappelaient leur présence. Les jours succédaient aux jours sans que rien ne se produise. La peur s’était muée en stupéfaction. Parmi les multiples questions que l’on se posait — qui sont-ils ? Sont-ils humains ? D’où viennent-ils ? – celle qui hantait tous les esprits était : que veulent-ils ?
Enfin des nouvelles commencèrent à circuler. Les porteurs voyageaient à bicyclette, parfois à cheval, et tous relayaient le même message, le même scénario. On commençait à savoir qu’il y en avait partout. On commençait à comprendre que nulle part sur notre planète l’électricité, sous quelque forme que ce soit, ne circulait ou ne pouvait être produite. On commençait à prendre conscience que toute notre technologie était devenue inutile. Les anciens outils connurent une nouvelle vie. L’armée, en corps discipliné, fut la première à se réorganiser, mais en plus d’être toujours la grande muette, elle était devenue aveugle et sourde et plus ou moins cul-de-jatte. Plus de communication, plus de radars, plus de satellites, plus d’engins roulants, volants ou navigants et surtout plus de missiles. On ressortit les vieux canons, mais ils pointaient vainement vers des cibles largement hors de portée des plus puissants d’entre eux. Les premiers détails arrivèrent des montagnes ; lors d’orages, la foudre permettait de voir la structure des ombrelles, ce qui permit à des observateurs, à l’aide de télescopes, de sextants, et de compas, de prendre des mesures et de faire des croquis de ces vaisseaux spatiaux. Un peu comme les avaient imaginés les auteurs de la deuxième moitié du vingtième siècle, ils avaient la forme d’une assiette à soupe renversée. Ils mesuraient sept-mille-huit-cents mètres de diamètre pour neuf-cent-trente mètres de hauteur dans la partie la plus élevée. Ils étaient en position géostationnaire à seulement six-mille mètres au-dessus de nos têtes. Ils semblaient être faits dans un matériau d’un blanc opaque et paraissaient parfaitement lisses, ne présentant aucune aspérité, aucune trace d’une quelconque ouverture.
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