Betty la rouge

Betty n’avait généralement pas peur, quand elle rentrait tard le soir après son travail au restaurant, pour rejoindre l’appartement de sa grand-mère chez qui elle vivait, cité du Bois Profond. Après tout, dans cette zone, elle y était chez elle et connaissait la plupart des loubards et petites frappes du quartier. Elle avait appris, en grandissant dans cette banlieue mal famée, à se faire respecter, même si sa beauté de rousse flamboyante et ses tenues sexy (elle adorait cette mini-jupe en cuir rouge qu’elle portait le plus souvent possible) lui valaient encore de nombreuses réflexions de la part de ces petits coqs désœuvrés qui squattent les entrées des immeubles. Mais depuis quelques jours, elle ressentait un malaise en arpentant les trottoirs dans ce décor triste ; l’impression diffuse d’être épiée…
Ça faisait presque une semaine que Jean-Lou était rentré pour la première fois dans ce routier minable. Il n’était pas du quartier. Il avait dû fuir Marseille à la suite d’une embrouille avec des dealers des quartiers nord et s’était réfugié chez son cousin, dans cette ville de Seine-Saint-Denis. Il détestait cet endroit morne, sans soleil, où il ne connaissait personne. Et puis, le soleil, il l’avait trouvé là, dans ce bistrot aux vitrines sales. Le soleil, c’était cette fille magnifique à la chevelure rouge comme le feu, aux lèvres pulpeuses, à la poitrine généreuse… Belle comme un astre ! Mais Jean-Lou n’était pas beau. Il n’avait jamais eu de chance avec les nanas. Les relations sexuelles, il les avait toujours payées ou imposées. Et cette meuf plus attirante que le diable, elle était vraiment trop belle pour lui. Qu’importe, il la lui fallait ! Mais jamais il n’oserait l’aborder. Et même s’il trouvait un moyen de l’approcher d’assez près, s’il avait une cape d’invisibilité, par exemple, il faudrait bien qu’à un moment il se découvre… Dès qu’elle verrait son visage couturé de cicatrices, son nez tordu, ses oreilles trop grandes, comme ses dents, elle prendrait peur, comme toutes les autres. C’est pour ça qu’il la suivait toutes les nuits. Mais maintenant, il savait où elle habitait. Maintenant, il avait un plan. Demain, il passerait à l’action.
Jean-Lou y avait longuement réfléchi : dans la rue, c’était trop risqué, elle pouvait se débattre, crier, et s’il devait fuir, il ne connaissait pas suffisamment le quartier. Le meilleur moyen, c’était de l’attendre chez elle. Il allait pénétrer dans l’appartement, se débarrasser de la vieille et la surprendre à son retour. La mamie se couchait tôt, il avait surveillé ses habitudes. Il pouvait agir vers minuit, ça lui laissait assez de temps avant l’arrivée de la belle.
À onze heures cinquante-huit, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur le palier du treizième étage de la barre d’immeuble C de la cité du Boisprof (comme on l’appelle localement). Jean-Lou en sortit, un pied-de-biche à la main qu’il ramena aussitôt derrière son dos. Il n’était pas seul ! Une espèce de morveux basané, l’œil noir et le cheveu crépu, était en train de taguer le mur du couloir. Et l’impudent opportun lui fit un clin d’œil accompagné d’un sourire complice !
Non mais, pour qui il se prenait ce nabot à peine sorti de l’enfance ? Tain ! On se croirait dans une de ces chansons faribolistiques de Renaud, se dit Jean-Lou. Celle où il dit que le petit prince de mes deux se fait éclater la tête d’un coup de clé à molette entre les deux yeux. J’ai pas de clé à molette, mais ma barre à mine fera bien l’affaire, continua-t-il in petto.
— Fous le camp, sale mioche, ou je te défonce le crâne ! annonça Jean-Lou en s’approchant du gamin, son lourd gourdin d’acier menaçant.
Mais le tagueur en herbe n’était pas le Petit Prince. Il n’avait pas vécu en compagnie d’une rose et d’un gentil renard, mais auprès de mômes à peine plus âgés que lui qui vendaient du shit et réglaient leurs différends à coup de couteau ou de kalachnikov. Il tourna sa bombe de peinture vers son agresseur et lui repeint les yeux en bleu métal. Surpris, Jean-Lou en lâcha sa pince-monseigneur et hurla de douleur. Aveuglé et fou de rage, il se mit à donner des grands coups dans le vide en proférant des menaces et autres injures aussi cinglantes que la douleur qu’il ressentait. Alertée par ce vacarme, la grand-mère ouvrit sa porte, un fusil de chasse à doubles canons juxtaposés entre les mains. En voyant ce grand énergumène gesticulant, laid comme un pou et bavant comme un loup enragé, elle n’hésita pas une seconde et lui balança ses deux décharges de chevrotines calibre douze en pleine poitrine.
— Quant à toi, Mohamed, je t’ai dit cent fois d’arrêter de taguer tes messages d’amour sur mon mur. Ma Betty est bien trop vieille pour toi !
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