Le dernier refuge





















LE DERNIER REFUGE




37e jour de guerre. Non ! Je ne peux même pas dire ça ! La vraie guerre a duré guère plus de quinze jours. L’invasion a été si massive, si brutale ! Personne n’était préparé. Elle a eu au moins le mérite de rassembler, pour une courte période, toutes les nations du monde autour d’une même cause : la sauvegarde de notre planète. Mais que pouvaient nos armes les plus sophistiquées contre une technologie tellement supérieure ? Tellement différente… Je ne crois pas que les aliens nous aient surveillés avant de nous agresser. Je pense qu’ils sont tombés sur nous par hasard, que l’endroit leur a plu et qu’ils ont décidé de se l’approprier. Sinon, pourquoi auraient-ils attaqué les villes en premier ? Ça a donné aux armées le temps de réagir, mais les forces étaient bien trop déséquilibrées. Il n’a pas fallu longtemps aux envahisseurs pour comprendre d’où venait le danger et réduire à néant toutes les infrastructures militaires. Les populations urbaines ont été exterminées en un rien de temps. Pas difficile ! La panique les a rassemblées en immenses troupeaux, des moutons en route pour l’abattoir ! Tous réduits en cendre ! Même pas de cadavres à enterrer ! L’humanité tout entière est en passe de retourner à la poussière, concrétisant les paroles des prédicateurs de mauvais augures. L’apocalypse est bien là, mais je doute qu’elle porte en elle une quelconque révélation. En tout cas, moi je ne la vois pas ! Extraterrestres ou pas, les plus forts mangent les plus faibles. Tu parles d’un scoop !
37e jour de survie, en vérité. Aujourd’hui, les aliens chassent les derniers survivants. Combien sommes-nous, d’ailleurs ? Combien en reste-t-il ? Combien d’hommes, de femmes ont échappé à ce massacre, ce génocide à l’échelle planétaire ? Ça fait maintenant cinq jours que je n’ai pas rencontré un humain. Ni l’un de nos ennemis. Façon de parler, jusqu’à présent, on n’a vu que leurs machines. Pour ce que j’en sais, personne ne connaît leur aspect physique. Qu’importe ! Ce n’est pas vraiment ce qui me préoccupe. Il n’y a plus grand-chose que me préoccupe, à part rester vivant. Trouver à manger et me terrer. Voilà mes seules préoccupations. Je fonctionne à l’instinct, comme un animal apeuré. Je ne suis plus que peur. Et souffrance. Je ne sais même pas où je me trouve. On ne reconnaît rien, tout est en ruine.
La journée, je me cache, la nuit, je me déplace. Juste pour ne pas rester au même endroit, j’ai trop peur qu’ils me trouvent. Je viens d’arriver dans ce qui reste d’un village et le jour va bientôt se lever. Je distingue une petite maison qui tient encore debout, posée au milieu d’une minuscule cour entourée d’une haie d’épineux. J’en fais le tour, puis pénètre à l’intérieur par un trou béant dans le mur ouest partiellement écroulé. Ce qui devait être une chambre est encombré de gravats, ouvert aux quatre vents. La baraque devait être inoccupée depuis longtemps, un lit sans matelas et une armoire vide aux portes arrachées témoignent de son état d’abandon. Je passe dans la pièce suivante tout aussi délabrée. Le plancher terni par le temps est recouvert d’une couche de terre amenée par les courants d’air. La peinture des murs, délavée, s’écaille par endroit et le plâtre s’est détaché autour de la cheminée, découvrant la brique rouge. Étrange ! Les débris de l’enduit ne jonchent pas le sol autour de l’âtre, ils ont été repoussés en tas, contre un morceau de poutre posé contre le mur, et des bûches garnissent le foyer, non pas placées pour préparer une flambée, mais empilées proprement, comme les rondins que l’on met en réserve pour l’hiver. Une chaise en bois à laquelle il manque un pied semble attendre qu’un visiteur vienne se réchauffer près du feu. Seul autre témoin d’une vie passée, un tableau orne le mur. Je m’en approche et souffle sur la poussière qui en voile la peinture. C’est un portrait, celui d’un homme au regard sombre.
Une sensation de froid me raidit soudain les épaules. J’ignore le nom de ce personnage, mais ce portrait, je le connais bien… Et cette demeure aussi, je m’en rends compte maintenant. C’est celle de Darius, mon grand-père maternel, chez qui j’ai passé la plupart de mes vacances, quand j’étais enfant. Cet endroit était alors plus qu’un lieu de villégiature, c’était mon dernier refuge quand les disputes incessantes de mes parents me donnaient envie de fuir. Pépé n’était pas très causant, mais il était aimant et je n’avais jamais l’air de le déranger. Il était veuf depuis bien avant ma naissance et s’occupait de tout dans la maison. Quand il devait s’absenter et me laisser seul, il me désignait le portrait en me disant que l’homme aux yeux sombre me surveillait et qu’il lui raconterait mes moindres bêtises, à son retour. Petit, j’y croyais dur comme fer et me gardait bien de faire quoi que ce soit qui aurait déplu à mon grand-père. Puis j’avais grandi, j’étais devenu un gosse à problème, un adolescent en colère, et je m’étais brouillé avec la seule personne qui me montrait un peu d’affection. J’avais quinze ans quand il m’a mis dehors. J’avais eu l’idée stupide d’aller cambrioler sa voisine, la vieille madame Tupin qui m’amenait toujours une part de tarte aux pommes, quand elle en faisait. Après ce jour, je ne l’ai jamais revu. Je n’ai même jamais pris de ses nouvelles… Comment aurais-je pu ? J’avais trop honte. Pas de ce vol avorté, mais de ce que j’ai fait de ma vie. C’est-à-dire, rien. De délinquant juvénile, je suis passé à voyou de piètre envergure, escroc à la petite semaine, détrousseur de vieilles dames. Une merde, un moins que rien ! Voilà ce que je suis ! Un rebut de la société qui se planque dans les décombres pour ne pas disparaître, comme les autres. Quand les aliens sont arrivés, j’ai fui. Je n'ai même pas le courage de me battre. Pour quoi faire ? Ils ont déjà gagné…
J’aimerais que Pépé soit là. Qu’il m’engueule comme quand j’étais polisson, puis me console ensuite en m’expliquant pourquoi il était en colère. Il ne parlait pas beaucoup, Pépé, mais il avait toujours les bons mots. Il m’apprenait tellement de choses, juste en me les montrant. Avec lui, je n’avais jamais peur. Avec lui, je n’aurais pas peur. Pas peur de ce bruit, dehors, de ce bruit dérangeant qui semble vous pénétrer, vous tordre le cerveau comme pour en extirper vos pensées. Ils sont là, je le sais. C’est le bruit de leurs machines. C’est grâce à ce son qu’ils nous repèrent. Ils vont venir. Ils vont rentrer. Mais je n’ai plus peur. Ici, ils ne peuvent rien me faire. Ici, c’est mon refuge. Mon dernier refuge. Pas vrai, Pépé ?

Photo : Gina Soden.
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