Les premières lignes du nouveau Poljack (3)

Je n’aime pas être dérangé quand je cours, mes amis le savent et généralement, ils évitent de m’appeler avant dix heures le matin. Tu me dira que la meilleure façon de ne pas être emmerdé, c’est encore de laisser son portable à la maison, mais j’aime bien écouter de la musique en gambadant dans la nature, et j’ai une bonne petite collection d’albums en tout genre sur la carte mémoire de mon téléphone. En tout cas, quand la sonnerie coupe That smell, de Lynyrd Skynyrd, juste au moment où Allen Collins attaque son solo de guitare, ça me fout un peu les boules, mais comme peu de gens connaissent ce numéro, je me dis que c’est sans doute urgent. Et comme elle cesse de retentir après trois coups, je n’ai pas besoin de regarder l’écran pour savoir que c’est mon voisin, Trabuk, qui veut m’avertir de quelque chose. Je prends le temps de passer de la course à la marche et de récupérer mon souffle avant de le rappeler.
— Je t’écoute…
— Il y a une bonne femme devant chez toi.
— Genre ?
— Genre riche et vieille.
Quand Trabuk, qui n'est plus de la première jeunesse, dit d’une nana qu’elle est vieille, c’est qu’elle a plus de trente-cinq ans. Je ne fais donc pas grand cas de cette dernière information, mais j’écourte ma balade pour reprendre au petit trot la direction de ma baraque. Une Mercedes SL coupé cabriolet plus récente que la paire de baskets qui me chausse est posée en plein milieu de la cour. Appuyée contre l’aile avant droite, une femme coiffée d’un large chapeau dont je me demande comment il entre dans le roadster fume une cigarette. Son style vestimentaire est en accord avec son automobile, riche, élégant et discrètement ostentatoire. Classe des beaux quartiers, quoi ! La bagnole est immatriculée dans les Haut-de-Seine, mais ça ne veut pas dire grand-chose, vu qu’aujourd’hui, on peut faire mettre le département de son choix à côté du numéro officiel. Et la propreté de la carrosserie indique qu’elle ne vient pas de parcourir les plus ou moins six-cents kilomètres qui séparent ma maison de Neuilly-sur-Seine. À moins que la conductrice se soit arrêtée pour la laver, mais je ne l’imagine pas faire cette basse besogne elle-même. En m’approchant, je vois que pour une fois, Trabuk n’a pas exagéré son âge. Malgré le maquillage, les cheveux teints et une probable chirurgie plastique, la frangine a celui d’être ma mère. Ou peut-être même ma grand-mère. En tout cas, la dame en impose. Elle me fixe droit dans les yeux tandis que je m’avance, et se redresse quand j’arrive à moins de trois mètres d’elle. Elle regarde rapidement le sol autour d’elle et son examen semble la satisfaire. Elle esquisse un léger sourire, ouvre son sac à main et en sort une petite boîte en métal argenté : un cendrier de poche dans lequel elle écrase son mégot. La bourgeoise n’a pas que l’apparence de la classe, j'apprécie le geste. Devant tant de bonnes manières, je la joue gentleman, malgré mon aspect qui doit se situer quelque part entre dégueulasse et carrément repoussant. Mon tee-short est trempé de sueur et ma chevelure n’a pas connu les mains d’un coiffeur depuis des mois.
— Madame. À qui ai-je l’honneur ?
— Alexandrine de la Bastide d’Encard. Appelez-moi Alex.
Mazette ! Son patronyme est encore plus chic que sa tenue !
— Enchanté. Appelez-moi Poljack. Que puis-je pour vous ?
— Un ami commun m’a conseillé de vous rencontrer…
— Cet ami a un nom ?
— Fuzart. André Fuzart.

Je ne m’attendais pas à entendre un jour le mot « ami » accolé à ce nom ! Je me demande en quels termes il a parlé de moi à cette amie si distinguée. Fuzart est un ponte de la DGSI, et si nos rapports sont basés sur l’estime et le respect mutuel, nos relations sont plutôt conflictuelles. Il est vrai qu’il m’a tiré d’un mauvais pas, juste avant que je claque la porte de l’Agence, mais ça fait plus d’un an que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Depuis que je me suis mis à mon compte en entraînant avec moi Vincent, un jeune agent qui n’a pas hésité à sacrifier sa carrière pour m’aider. Et je me dis souvent qu’il doit s’en mordre les doigts, parce que jusqu’à présent, les affaires ne sont pas florissantes.
J’installe la visiteuse dans mon salon et lui demande de m’excuser quelques minutes. Quand je la rejoins, rapidement douché et vêtu de propre, elle est debout devant ma bibliothèque et tient à la main une édition anglaise rare, de 1908 : « Les Esprits rebelles », de Gibran Khalil Gibran. À mon entrée, elle repose l’ouvrage et reprend place dans le fauteuil que je lui avais proposé, puis me tend les clés de son bolide.
— Monsieur Poljack, voudriez-vous avoir la bonté d’aller récupérer l’objet qui se trouve dans le coffre de mon véhicule ? C’est un peu lourd pour moi.
Je me saisis du précieux sésame, et m’exécute. La malle ne contient qu’un grand sac fourre-tout en toile solide, loin du genre de bagages qu’on imagine accompagner cette personne. J’attrape la musette par les anses et la tire à moi. Comme Alex l'avait annoncé, ce n’est en effet pas léger et je dois y mettre les deux mains pour le sortir du compartiment. Jestime son poids proche d'une quinzaine de kilos et je comprends qu’Alexandrine préfère me laisser m’en occuper. Si c’est elle qui l’a chargé, elle a dû en baver ! L'accès au petit coffre de son bolide n'est pas des plus aisés. Je ramène le truc dans le salon et le dépose délicatement sur la table basse entre le fauteuil et le canapé sur lequel je me laisse choir.
— Ouvrez-le, je vous en prie. Ça concerne la raison pour laquelle je viens vous voir.
Je fais glisser la fermeture Éclair, en écarte les rabats… Et je ne comprends pas ce qui se trouve sous mes yeux !
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est une des réponses que je vous demanderai de m’apporter.
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