Fratricide


Patrice Quélard





4e de couverture :
1915. James Mac Kendrick est nord-irlandais et catholique. Sur un coup de tête, il s’engage dans une unité de soldats protestants de sa province et découvre que son pire ennemi n’est peut-être pas celui qu’il croyait.
Émile Buffet est un conscrit français : face aux horreurs de la guerre, il ne tient le coup que pour sa femme Marinette, dont il n’a plus de nouvelles, car elle se trouve en zone occupée. Jusqu’au jour où une lettre arrive, qui le fait vaciller.
Ludwig Halpern est un sous-officier allemand, et l’un des rares à trouver une forme d’épanouissement personnel dans cette guerre. Du moins, dans un premier temps.
Ces trois hommes ne le savent pas encore, mais la guerre va lier leurs destins.


Mon avis :
J’avais lu, au début de cette année 2016, La chute des géants, le roman de Ken Follett dont l’action se situe durant la même période historique que celui-ci, c’est-à-dire pendant la guerre de 14-18. Pour ceux qui n’ont pas lu ma chronique de l’époque, j’avais apprécié, mais sans plus, le trouvant trop « fast-food ». Pour rester dans la métaphore culinaire, à côté, Fratricide, c’est de la gastronomie !
Et là, on est exactement dans le cas de figure qui me fait grincer des dents :
D’un côté, vous avez Ken Follett, un auteur sous contrat qui vend des milliers d’exemplaires d’un livre certes plutôt intéressant et de bonne facture, mais fabriqué selon une méthode qui tient plus de l’industriel que de l’artisanat. L’édition traditionnelle est devenue une machine à best-sellers, elle a remplacé la passion du beau texte par la fièvre du marketing, et son poulain est sommé d’écrire dans les clous ! Il faut plaire au plus grand nombre…
De l’autre, vous avez des écrivains indépendants, peu connus (c’est un euphémisme), comme Patrice Quélard, qui osent encore produire de la vraie littérature, celle qu’on écrit avec ses tripes, où l’exigence n’est pas celle du chiffre des ventes, mais celle de la sincérité de l’engagement de l’auteur. Et cette sincérité, elle transpire tout au long de ces quelque cinq-cents pages dont on a du mal à se détacher, même parvenu au bout de cet excellent roman.
Car oui ! Fratricide est pour moi largement au-dessus de la prose bien agencée, mais sans saveur, du livre de Ken Follet. Là où le Gallois survole la Grande Guerre à travers la vie d’un grand nombre d’individus, Patrice Quélard se concentre sur ses personnages principaux et nous fait vivre à leur côté leur quotidien au jour le jour, nous entraînant jusqu’au cœur des batailles. Là où La chute des géants ne montre la guerre que de manière aseptisée, le Français nous la livre à l’état brut, avec les cris de douleur ou de rage, les odeurs de sang et de poudre, les larmes et aussi les rires qui permettent de supporter le pire.
Au fil de cette lecture, James Mac Kendrick, Émile Buffet et Ludwig Halpern deviennent nos amis. De ceux avec qui l’on rit ou l’on pleure, que l’on engueule aussi, parfois, quand ils font des conneries, que l’on encourage quand ils faiblissent. Aucun des personnages de Ken Follett ne m’a donné ce sentiment d’intimité. Je le disais récemment à propos d’un autre ouvrage, quand un auteur a cette capacité à nous mettre en empathie avec ses créatures, c’est sans conteste le signe d’une grande plume.
Alors si Patrice Quélard a aujourd’hui trouvé un éditeur (Éditions Les Amazones), il le mérite amplement. J’ai défendu Fratricide quand l’auteur s’autoéditait parce que j’avais envie que ce livre soit connu du plus grand nombre. Voici qu’on lui en offre l’occasion, et c’est tant mieux. Des écrivains méconnus et de talent, il y en a d’autres, et j’espère que ma modeste intervention leur apporte quelques lecteurs… N’en déplaise à Monsieur Augustin Trapenard et tous ceux qui fustigent les indépendants, l’édition traditionnelle va de plus en plus vers une uniformité de ton, privilégiant les auteurs consensuels et les produits bien calibrés. Aujourd’hui, des écrivains comme Henry Miller ou Anaïs Nin, Nabocov, Louis-Ferdinand Céline ou Bukowski et bien d’autres seraient refusés par certains de ces éditeurs. À une époque où de plus en plus de gens prennent conscience que la qualité gustative ne se trouve pas dans les supermarchés, les grosses maisons d’édition s’acharnent à appliquer une politique de production de masse et privilégient le profit au détriment de l’authenticité… Gageons que les lecteurs réagiront, et que comme pour leur garde-manger, ils chercheront le goût du vrai chez les petits producteurs que sont les auteurs indépendants.
Enregistrer un commentaire