La présentation

Sylvestre Lemurgeant était anxieux. Pire que ça, il ressentait un véritable malaise physique, un poids au niveau de la poitrine, comme si un boa le maintenait enserré dans ses anneaux. Pour la troisième fois en moins d’une demi-heure, il vérifia que tous les transparents étaient bien dans le bon ordre, dans le bon sens, prêt à être déposés sur la vitre du rétroprojecteur ; il replaça, avec des gestes de collectionneur, les douze petits tas de feuilles empilées au cordeau, qu’il avait disposés sur la table de réunion, devant les douze chaises bientôt occupées par les membres du comité directorial. C’était la première fois qu’il était responsable de projet, et il savait qu’il n’avait pas le droit à l’erreur. De l’appréciation de ses supérieurs hiérarchiques dépendait la suite de sa carrière. À la fin de son exposé, il y aura champagne, boudoir et avancement, ou bouderie, reproche et punition. Il en avait conscience, et plus l’heure fatidique approchait, plus il se sentait mal. Il avait l’impression de se décomposer, comme une vieille poire blette. Ses boyaux semblaient vouloir faire des nœuds et son cœur sortir de sa cage thoracique.
À neuf heures cinquante-quatre, le D.R.H. pénétra dans la salle, suivi de près par le directeur marketing, en grande conversation avec le chef comptable et le responsable des réseaux de vente du secteur centre. Le directeur administratif, accompagné des quatre principaux directeurs de concession pour la France arriva une minute plus tard. On attendait plus que Monsieur Joubard, le P.D.G., et Madame de la Chaussetière, l’actionnaire majoritaire de la société. Sylvestre Lemurgeant avait bien du mal à conserver son sang-froid, et tapotait nerveusement sur le pupitre où il avait placé le dossier qui devait lui servir de fil rouge tout au long de la présentation de son grand projet dont le nom de code était Étourneau 4C-1P.
Quand enfin les deux retardataires se présentèrent en discutant, à la porte de la Grande Salle des Décisions, comme on l’appelait en interne, Sylvestre Lemurgeant se précipita servilement à leur rencontre, la flatterie à la bouche, les yeux humides de reconnaissance pour la confiance qu’on lui avait accordée. Mal lui en prit. Monsieur Joubard n’aimait pas être dérangé lorsqu'il s’entretenait avec Madame de la Chaussetière, d’autant qu’en plus de détenir la majorité au conseil administratif, elle était aussi sa maîtresse. D’un revers de la main, il lui signifia de s’écarter de son chemin, et tout en continuant sa discussion, se dirigea vers les sièges qui leur étaient réservés, en bout de table.
Pour Sylvestre Lemurgeant, ce fut le geste de trop. Tout le stress accumulé durant ces derniers jours s’évacua de manière fulgurante, en même temps que le contenu de ses intestins. Honteux, le cul poisseux, Sylvestre Lemurgeant quitta la salle sous les ricanements de ses collègues témoins de sa déchéance.
S’en était fini, jamais son prototype de cycle volant monoplace à moteur 4CV ne verrait le jour.
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