La rue des Bons Enfants

Quand las d’attendre l’inspiration devant ma page blanche, il me prend des fourmis dans les jambes, l’envie me vient souvent d’aller flâner dans le grand parc de la ville où les arbres centenaires et le calme de l’étang favorisent la rêverie. L’itinéraire est toujours le même ; sortant de chez moi, je prends à droite, le long du boulevard, puis remonte la grande rue en direction du centre, jusqu’à la petite place du marché couvert que je traverse en diagonale pour rejoindre la rue des Bons Enfants qui me mènera à l’entrée nord du jardin. Bien sûr, il me serait loisible de continuer sur la grande rue puis, face à la mairie, bifurquer rue de France où sont installés les commerces de mode et des brasseries aux terrasses accueillantes ; ce serait d’ailleurs plus court, mais aux artifices du luxe et de la tentation, je préfère mille fois l’agitation populeuse de la rue des Bons Enfants.
Cette voie étroite qui monte en se tortillant entre de vieux immeubles au crépi lézardé a mauvaise réputation. Les rares bourgeois qui s’y aventurent n’y pénètrent que tard le soir, le chapeau rabattu sur les yeux, le regard, telle la truffe des chiens errants, rasant le pavé, suivant la piste invisible les menant invariablement sous le porche du trente-quatre qui abrite la discrète entrée de la maison Signolli où les dames de petite vertu soulageront leurs bourses et tenteront de calmer leurs tourments. Moi, je préfère l’emprunter aux heures bruyantes de la fin d’après-midi, quand les occupants, sortis de leur sieste et de leur logement, s’égayent dans la rue, s’interpellent, rient, s’engueulent ou s’embrassent et semblent tous vaquer à quelque activité urgente et mystérieuse, mus de conserve par une égale bougeotte qui rend leurs pas plus légers et plus vives les couleurs de la vie.
À force de passages dans cette rue des Bons Enfants, j’ai fini par nouer quelques liens, amitiés de trottoir, complicité de regards, quelques mots échangés, signes de reconnaissance… On est bien du même monde ! Il y a Marie-Jeanne qui pousse la chansonnette au son de l’orgue de Barbarie, vers le café Silvio ; des textes de Frehel, de Berthe Sylva ou de Piaf. Le soir venu, elle change d’apparence et s’appelle Olga, chez madame Signolli. Au mitan de la rue, on rencontre souvent le jeune Haruta, Rimbaud aux yeux bridés et à la chevelure noire comme le jais. Il a perdu sa langue lorsque, fuyant par une fenêtre un mari jaloux, il est mal retombé, menton sur le bitume. Il écrit des poèmes rapides et glacés comme l’eau d’un torrent, durs et tranchants comme la lame d’un poignard. Il en trace les mots avec son propre sang.
Mais mon ami du moment, je ne connais pas son nom ; on le croirait muet tant il est peu disert. Hormis les jours de pluie, on le trouve assis au sortir de la voie, devant un échiquier. De nombreux adversaires viennent se frotter à lui, habitués des lieux ou passant intrigués. Je m’arrête fréquemment pour suivre une renconre, mais si la place est vide, il m’invite d’un regard à pousser avec lui les pièces ciselées. Sans un mot, je m’assois et la partie commence. Il est rapide dans sa réflexion et ses doigts sont agiles à faire virevolter pions, cavaliers, tours et reine tandis que son roi me demeure inaccessible. Ma science du jeu n’égale pas la sienne, et très vite, je me vois acculé, plutôt que d’attaquer, à jouer la défense. Peine perdue, il a dix coups d’avance et je suis condamné bien avant la sentence. Encore quelques passes, je suis déclaré mat, mais à aucun moment, je ne vois dans ses yeux briller quelque fierté ou luire le triomphe. Il me remercie d’un sourire et quand il est en verve me gratifie d’une citation qui, à chaque fois fait mouche et m’accompagne longtemps dans mes flâneries. Sait-il lire dans mon âme, ce joueur silencieux pour me toucher ainsi, en quelques mots subtils ? Loin de l’agitation des autres occupants, il est pourtant pour moi l’une des pierres angulaires qui tient debout, et vivant, ce petit monde éphémère et vibrant de la rue des Bons Enfants, et quand le monstre « progrès » l’aura anéanti, qu’il ne restera rien de ce décor vieillot ni de ses habitants, je garderai au cœur le souvenir ému d’un lieu où la vie même s’étalait sur les murs.
S’il vous vient l’idée d’une promenade au parc, oubliez rue de France, ses vitrines aguichantes, et dirigez vos pas, les yeux grands ouverts, sur les pavés indociles, avant qu’ils ne disparaissent, de cette belle rue vivante, la rue des Bons Enfants.
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