La solution Isodorius

La plaine était immense. À perte de vue, c’était un moutonnement gracieux de longues tiges d’herbe mauve qui ondulaient sous la caresse d’un doux zéphyr, provocant un chatoiement de nuances irisées dans cette couverture végétale. Derrière son hublot, Sérajean Rubanvert jubilait. Ce coup-ci, c’était sûr, il avait enfin trouvé l’emplacement idéal. Tous les capteurs étaient au vert : pesanteur égale à celle de la Terre, température 25 degrés, taux d’azote, de gaz carbonique et d’oxygène optimum, taux de radiation bien en dessous de la moyenne acceptable, taux d’humidité de 47 pour cent. Et puis ce nouveau monde abritait de la vie animale et végétale. Après vingt-trois exoplanètes visitées et autant de sauts à travers l’espace-temps, Sérajean avait pris sa décision, c’est ici qu’il bâtirait la première ville extraterrestre, sur la planète Isidorius, près de l’étoile zk-391 du système kappa-mu 737.
Le capitaine Abdelazzar Lafleur avait stabilisé l’immense cargo de la compagnie des chantiers intergalactiques en position géostationnaire, à 3 876 mètres au-dessus du terrain convoité. Dans les cales du vaisseau, 6 000 androïdes attendaient d’être activés, 432 engins − excavateurs, aplatisseurs, dérouleurs de conduits, grues et autres appareils de construction − étaient prêts à effectuer leur danse créatrice et 380 000 tonnes de matériaux divers ne demandaient qu’à être assemblés pour que s’élève en ce lieu plus qu’une cité, un symbole d’espoir. Bientôt, des hommes, des femmes pourront quitter leur vieille terre agonisante pour créer sur Isodorius une nouvelle société que Sérajean espérait plus juste, plus respectueuse et surtout plus fraternelle. C’est pour cela qu’il avait accepté cette mission de la dernière chance, c’est pour cela qu’il ressentait ce terrible trac au moment d’appuyer sur la touche "entrer" pour lancer le programme d’édification de SA ville. Car elle portera son nom : Rubanvert-town. C’était inscrit dans le contrat.
Au soir de cinquième jour, alors que les panneaux solaires se paraient de carmin sous les derniers rayons de zk-391, derrière ses écrans de télésurveillance, ses "judas" comme il les appelait, Sérajean n’admirait pas le coucher de soleil. Il regardait, inquiet, l’avancée des travaux. C’était beaucoup trop long ! Alors qu’il aurait dû voir s’élevaient les premiers murs, se dessinaient les jambages des portes et des fenêtres, le tracé des rues, le contour des pièces, les fondations étaient à peine achevées. Tout semblait marcher au ralenti. Le huitième jour, Sérajean sentit la panique le gagner. Son armée de robots humanoïdes paraissait hors de contrôle. Ses parfaits ouvriers dociles et efficaces donnaient l’impression d’avoir perdu la tête. Ils construisaient, ça oui ! Mais en dépit du bon sens. Les verticales étaient obliques et les horizontales penchaient d’un côté ou de l’autre ; les portes donnaient dans le vide et les escaliers n’aboutissaient nulle part ; et tout ça sans d’autres raisons apparentes que la fantaisie de ces maudites créatures mi-machine mi-homme. La ville, SA ville, qu’il avait imaginée splendide et puissante à la fois, ressemblait de plus en plus à la création d’un artiste fou, au cauchemar d’un esprit dérangé. Et Sérajean ne pouvait rien y changer. Il avait beau passer en revue des lignes et des lignes de programme en Darkbasic, des pages de codes en OpenEdge ABL, les androïdes ne répondaient tout simplement plus. Ils avaient brisé les chaînes d’algorithmes qui les maintenaient en servage et avaient acquis leur autonomie.
Au matin du trois-cent-soixante-cinquième jour après leur arrivée dans l’orbite d’Isodorius, le capitaine Abdelazzar Lafleur convoqua Sérajean et les six autres membres d’équipage dans la salle de conférence. C’était l’heure du bilan. Depuis qu’ils avaient décollé de la terre originelle, il s’était écoulé pour eux dix-neuf mois, treize jours, sept heures et vingt-quatre minutes au début de la séance. Là-bas, à l’autre bout de l’espace, dans le système d’où ils venaient, leur planète avait effectué quatre-vingt-onze révolutions autour du Soleil. Ils avaient quitté un monde au bord de l’implosion. La nature était moribonde, la société humaine s’était scindée en deux forces aux idéologies opposées, sur le point de se livrer à une ultime guère, au risque de s’autodétruire. Aujourd’hui, la sonde de communication expédiée dans l’hyperespace était de retour sans avoir capté le moindre signal en provenance de leur mère patrie. Ils étaient sans doute orphelins. Ils devaient maintenant décider de leur avenir, les réserves du vaisseau s’épuisaient, leur survie ne serait bientôt plus assurée. Chacun devait à présent choisir, mais les possibilités étaient limitées. D’une part, rejoindre ses frères humains grâce à une euthanasie sans douleur, d’autre part…
À presque quatre kilomètres sous le ventre de leur transporteur spatial, s’était créé un nouveau monde composé de six-mille humanoïdes moitié chair moitié synthétique. Leur société paraissait fonctionner paisiblement, basée sur un modèle fraternel, où chaque individu agissait dans le respect de leur convention et de son prochain. Un monde juste, mais sans hommes.
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