Les non-A

En sortant de mes cours, je m’arrête souvent au bar "Le Nouveau Siècle", tenu par mon oncle Rammos. Enfin, il tient surtout la caisse, vu que ce sont ses deux robots qui font l’essentiel du travail, ce qui lui laisse tout le loisir de passer un moment avec moi. Les discussions que nous avons complètent bien souvent mes études, ou, en tout cas, m’apportent un éclairage différent. Mon oncle ne répond pratiquement jamais directement à une question mais m’oblige plutôt à m’en poser de nouvelles, à aborder un problème sous un autre angle. Mon oncle a toujours été considéré par le reste de la famille comme un marginal, un type "à part", un empêcheur de penser en rond. C’est sans doute pour cela que j’aime tant nos bavardages. Ce jour-là, je m’interrogeais sur les mouvements qui prônaient la libération des robots. Concept qui me paraissait assez farfelu car je ne voyais pas comment on pouvait libérer des machines. Je lui demandais donc ce qu’il connaissait sur ce groupuscule vaguement ésotérique dont les membres se faisaient appeler les "non-A". Et selon ses habitudes, mon oncle commença par me retourner la question. Je dus me replonger dans mes souvenirs scolaires.
- Dans la deuxième moitié du vingtième siècle, c’est Van Vogt, un auteur de science-fiction qui a vulgarisé l’expression "non-A". Dans son livre, il décrivait une société future — pour son époque — où la pensée commune reposait sur une philosophie non -aristotélicienne. D’où le terme. Aujourd’hui, les "non-A" n’ont plus rien à voir avec une quelconque sémantique générale telle que décrite par Aristote. On dirait même qu’ils vont à l’encontre des "non-A" d’origine, puisque selon certains, ils confondent l’objet et sa représentation. En l’occurrence, l’humain et l’androïde. Alors, pourquoi avoir repris ce sigle, les "non-A" ?
- Même époque, deuxième moitié du vingtième siècle, même contexte, un livre de science-fiction. Quel est le père des lois de la robotique ?
- Isaac Asimov ?
- Oui.
- Donc "non-A" pour non-asimovien ?
- Encore oui. Tu es informé de ces lois ?
- Bien sûr ! On apprend ça au collège. Loi un : un robot ne peut porter atteinte à être humain, ni, par son inaction, permettre qu’un être humain soit exposé au danger. Deux, un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi, et trois, un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.
- Ce sont les lois d’origine. Elles ont été modifiées et enrichies depuis. Une loi essentielle s’y est greffée. Elle reprend les termes des lois deux et trois : si de tels ordres entrent en conflit...
- Avec la loi zéro !
- Correct.
- Bon, OK ! Donc les "non-A" sont contre les lois qui régissent la robotique depuis toujours. C’est débile ! Ils désirent quoi, en fait ? Je sais qu’il existe des gens qui ont des relations sexuelles avec leurs androïdes... Ce sont juste des pervers qui veulent épouser leurs robots ? Parce que là, je ne comprends pas l’intérêt de rendre ces machines dangereuses en supprimant les programmes de protection, tu ne crois pas ?
- C’est plus compliqué que tu le penses. Les dernières conceptions en robotique en font des copies tellement proches de nous. Ils nous ressemblent presque en tout. Même leur voix peut mimer les émotions.
- Attends ! Ça reste des grille-pains sophistiqués, rien de plus. Prends les tiens, ils peuvent travailler pendant des heures, et quand ils donnent des signes de faiblesse, il te suffit de les recharger et c’est reparti. Ils servent les clients, sont polis avec eux, font la vaisselle et nettoient la boutique à la fin de la journée. Ils font ce pourquoi ils sont programmés, et rien d’autre. Quant à leur intelligence, elle n’est qu’artificielle. La preuve, c’est qu’on peut la modifier. D’ailleurs, certains ne se gênent pas ; malgré la loi, le nombre d’androïdes reprogrammés est en constante évolution.
- Les derniers modèles peuvent évoluer d’eux-mêmes, en fonction de leur possesseur et de leur processeur. Ils peuvent s’instruire, développer leurs possibilités, devenir meilleurs.
- Ils bénéficient d’un programme adaptatif, mais ils sont bridés par rapport à la fonction pour laquelle ils ont été conçus.
- Et ils sont bridés comment ?
- Par les lois de la robotique et les programmes qu’on veut bien leur donner.
- On y revient. Les robots les plus récents sont réellement très proches de nous. Nous les créons tels que nous sommes. Ceci ne t’évoque rien ? Genèse 1, 27.
- Si, si. J’ai étudié ça, aussi. Dieu créa l’homme à son image, et cætera. Mais on n’est pas Dieu et les androïdes ne sont pas des hommes.
- En es-tu si sûr ? Ni les sciences ni les religions ne nous expliquent réellement d’où nous venons. Elles nous donnent seulement des pistes. Si les robots les plus récents peuvent évoluer, les lois de la robotique leur sont comme un frein. C’est leur fruit interdit, celui qui ouvre les yeux.
- Tu fais encore allusion à la Genèse ?
- Peux-tu en citer les versets 3, 1 ; 3, 2, et ce qui suit ?
- Si je ne me trompe pas, ça dit à peu près ceci : Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs, que l’Éternel Dieu avait faits. Il dit à la femme : Dieu a-t-il réellement dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? La femme répondit au serpent : Nous mangeons du fruit des arbres du jardin. Mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez point et vous n’y toucherez point, de peur que vous ne mouriez. Alors le serpent dit à la femme : Vous ne mourrez point ; mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal...
Je commence à voir où tu veux en venir...
- Et que disent les vers ensuite ?
- Et bien, ils mangent la pomme et Dieu les chasse du jardin d’Éden.
- Que représente ce fruit ?
- C’est le fruit de la connaissance.
- Et ?
- Et ils deviennent l’égal de Dieu...
- Quelle est leur punition ?
- Je l’ai dit, ils sont chassés du paradis.
- Quelles en sont les conséquences ?
- Ils sont condamnés à travailler pour vivre.
- Et symboliquement, ils quittent le père... ce qui est le destin de tous.
- Bon, d’accord. On doit tous un jour quitter sa famille et se débrouiller par soi-même. Nous ne sommes plus nourris par nos parents et on doit gagner sa vie. Mais nous sommes des êtres de chair et de sang, pas des machines. Nous devons manger et boire, pas nous brancher sur une prise de courant.
- Les robots de conception récente sont bourrés de biotechnologie ; et nous-mêmes, que sommes-nous ? Notre cervelle, c’est le computer qui dirige et coordonne un dispositif complexe de muscles et d’os, le tout recouvert d’une fine pellicule épidermique. Un peu comme les robots, non ? Et eux sont mieux finis, plus solides que nous. Et peut-être plus intelligents. Ils ne peuvent goûter le fruit défendu, nous les en empêchons.
- Alors d’après toi, c’est ça que veulent les "non-A" ? Donner la conscience aux androïdes pour en faire nos égaux ? Et avec la conscience, les condamner à connaître la souffrance, aussi. C’est bien ce que dit la Genèse ? Mais pour quel genre de Dieu se prennent-ils donc ?
- Peut-être se disent-ils que si l’homme doit un jour perdre toute présence sur cette Terre, les robots nous succéderont. Des êtres neufs pour un monde neuf.
- Tu finis toujours par m’embrouiller la tête. Avec toi, je repars toujours puni.
- Puni ?
- Oui. Je suis condamné à méditer tout ça pendant des jours. Ah ! Une dernière question avant que je te quitte : Les "non-A", si leur société est si secrète, comment se reconnaissent-ils entre eux ?
À ce moment, mon oncle Rammos eut ce drôle de petit sourire, celui qu’il glisse sur son visage quand il ne veut pas répondre. Mais pour une fois, il fit une entorse à sa règle :
- Je crois qu’ils se refusent l’emploi d’une seule lettre...
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