Suite et fin

Êtes-vous déjà tombé du vingt-sixième étage d’un immeuble ?
Parce que ça vient de m’arriver ! Et je peux vous dire qu’un corps met moins de deux secondes pour atteindre le sol depuis cette hauteur, mais que ces deux secondes-là, elles vous paraissent une éternité. Les pensées passent tellement vite dans votre tête, que vous avez l’impression de réfléchir pendant des plombes. Mais je n’ai pas vu ma vie défiler devant moi, non, celui qui a dit ça devait être un fieffé menteur, ou alors chacun vit sa mort à sa façon. Parce que oui, je suis mort. Vous devez bien vous en douter, une chute pareille, ça pardonne pas ! Je ne suis pas un super héros.
Enfin, je crois que je suis mort. Je me suis juste senti rebondir et je me suis retrouvé debout sur le trottoir, face au mur de l’immeuble ; quand je me suis retourné, je me suis vu, allongé sur le sol dans une position improbable, une large flaque de sang autour de mon crâne éclaté. Je dois dire que ça fait un drôle d’effet de se regarder comme on regarde un autre.
Autour, des gens criaient et certains commençaient à s’approcher. C’est là que je me suis rendu compte que je me retrouvais aussi nu qu'à ma naissance. Enfin, pas moi couché sur le bitume, mais moi, debout, en train de contempler la scène sans encore assimiler ce qui venait de se produire. Mais apparemment, ma pudeur était sauve, personne ne me voyait.
Comment j’en suis arrivé là ?
Bah ! C’est une longue histoire. Mais après tout, je crois que maintenant j’ai tout mon temps. Alors voilà, Robert et moi, on se connaît depuis l’enfance ; on a grandi tous les deux dans le Queens, sur Jackson Avenue, quelque part entre le Bronx et Manhattan mais plus près du Bronx à tous les niveaux. En moins sale peut-être. Un quartier d’ouvriers qui ont réussi, de contremaître, de petits cadres sans envergure. Pas la misère, mais on était loin de chier dans du marbre. On a fait l’école de police ensemble et on s’est retrouvés tous les deux inspecteurs à la cent-sixième, sur la cent-unième rue, presque chez nous. On se débrouillait plutôt pas mal avec Robert. En plus de résoudre pas mal d’affaires, on s’y entendait assez bien pour faire cracher les voyous. Fallait bien arrondir les fins de mois, et puis voler les voleurs, ils n’allaient pas porter plainte, non ? De toute façon dans la police, les crapules, on les connaît ; il y a ceux qu’on arrête et ceux qu’on oblige à payer. Tant qu’ils ne dépassent pas les bornes, c’est plus intéressant de les laisser en liberté et de surveiller leurs petites entreprises. On en tirait aussi quelques avantages en nature ; c’est incroyable le nombre de patrons de restaurant qui ne voulaient jamais nous faire payer. Allez savoir pourquoi !
Bref, ça turbinait pas mal pour nous jusqu’à cette fameuse histoire. Robert, c’est pas un méchant mais il s’énerve rapidement et il a le coup de poing facile ; alors il faut lui parler gentiment et répondre à ses questions. Sinon, il se fâche, et moi j’aime pas le voir travailler tout seul. Entre amis, on doit se soutenir, pas vrai ?
Ce jour-là, on avait serré un négro suspect dans une affaire d’homicide. J’étais à peu près sûr de mon coup ; on avait pas mal d’indices et il connaissait la victime, une black, comme lui. Seulement le gars n’était pas du genre à se mettre à table. En plus, on ne peut pas dire qu’il était bien élevé, mais bon, vous en croisez beaucoup, des nègres polis, vous ? Et bien sûr, Robert a commencé à bouillir et moi, je ne voulais pas le voir exploser, alors pour le calmer, je me suis mis à secouer le type. Juste quelques mandales, façon de lui réveiller la mémoire, mais cet abruti, plutôt que de passer aux aveux, nous a envoyés nous faire foutre. Forcément, il a eu droit au grand jeu. Robert, c’est pas des poings qu’il a ! Quand ça part, c’est comme un semi-remorque qui vous fonce direct dans la figure. Faut dire qu’on la bien amoché le bonhomme. En plus de quelques dents, il a perdu un œil ! Lorsqu’il s’agit d’un méchant qui n’a pas les moyens de se payer un avocat, on arrive toujours à arranger le coup, mais il s’est avéré que cet enfoiré était vraiment innocent. On s’en est pas trop mal sorti ; c’était qu’un black connu des services de police pour divers larcins et des petits trafics. On a évité la tôle, mais on s’est fait virer.
Comme on bossait bien ensemble, on a décidé de continuer et on a monté notre agence de détectives. Faut pas croire, c’est pas comme dans les romans, mais le métier nous apportait quelques menus plaisirs. On faisait surtout dans le mari cocu ou volage, les recouvrements de créances pour nos anciens protégés et parfois de la surveillance dans des affaires commerciales en tout genre. Moi, j’aimais bien les histoires d’adultère ; j’étais du genre coureur, mais un peu fainéant, alors c’était un terrain de chasse parfait pour faire des rencontres sans me fatiguer. Certaines femmes pas trop délicates préféraient un arrangement sur l’oreiller contre un rapport bidon à leurs époux jaloux, et quand on sentait la bonne odeur d’oseille, Robert faisait de beaux clichés de nos ébats, des fois que la dame ne se montre pas compréhensive.
C’est comme ça que je me suis retrouvé au vingt-sixième étage de cette tour de Central Park West, chez une de ces New-yorkaises oisives qui n’ont d’autres activités que de dépenser l’argent gagné par Monsieur et de se faire grimper par le premier venu. Le mari soupçonneux m’avait demandé de me tenir prêt ce jour-là, car il devait partir pour Washington et il était certain que sa femme en profiterait pour voir son jules. En guise d’amant, j’avais déjà rencardé la donzelle et c’est moi qui me suis présenté à son appartement. La dame était plutôt gironde et pas du tout farouche ; un petit intermède avec un beau privé n’était pas pour lui déplaire. On en était encore à discuter des modalités de notre accord quand le bruit de la serrure se fit entendre. Pour une raison que je ne connaîtrais sans doute jamais, le cocu avait annulé son voyage, et je n’avais d’autre sortie que la fenêtre. Je n’ai eu que le temps d’attraper mon blouson et de me glisser sur la corniche. Dix minutes plus tard, je me serai retrouvé vraiment à poil !
Je n’ai pas le vertige, mais je vous jure que de se balader au vingt-sixième étage, sur une corniche de vingt centimètres de large, ça fout vraiment les jetons. D’autant que là-haut, le vent souffle fort. C’est alors que j’essayais d’atteindre une fenêtre salvatrice qu’une bourrasque un peu plus forte s’est engouffrée dans mes vêtements et m’a arraché du mur.
La suite, vous la connaissez !
Ma mère me disait souvent : « Mon pauvre garçon, mais qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ? »
Aujourd’hui, en contemplant mon cadavre, je me dis : « Mais qu’est-ce que je vais faire de ma mort ? »
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