Laura nous sert le pastis

J’ai décidé de m’octroyer quelques jours de vacances. Et quand je dis vacances, je parle précisément de cet état de disponibilité physique et mentale, sans lequel il ne peut y avoir de véritable repos. Pas question pour moi de ces congés formatés qui poussent les trois quarts de nos contemporains vers les plages surpeuplées, où l’odeur d’huile solaire l’emporte sur celle de l’iode et du varech. Pas question non plus d’aller à l’hôtel, ou pire, de planter une tente dans un grand ensemble horizontal, aussi étoilé soit-il, où l’on s’oblige à supporter ce qu’on n’accepte pas les onze autres mois de l’année. La promiscuité, pour moi, ça s’arrête à deux, sous les draps.
    Non, j’ai un bien meilleur plan. Laura, ma frangine, a acheté depuis peu ce fameux mas qu’elle convoite depuis des années. Une vieille maison, magnifique selon ses dires, inhabitée depuis plus de quinze ans à cause d’une banale histoire d’héritage partagé, dans laquelle aucun des protagonistes ne veut céder sa part. En l’espace de trois mois, deux des membres de cette famille sont décédés, et le dernier bénéficiaire a finalement décidé de vendre. La sœurette a sauté sur l’opportunité, et elle me tanne depuis qu’elle s’y est installée, pour que je vienne admirer sa nouvelle demeure (et probablement y faire quelques travaux). Et moi, je lui promets depuis aussi longtemps que je vais débarquer chez elle sans tarder, mais bien sûr, je repousse toujours ma visite. Jusqu’à aujourd’hui.

    Trois jours plus tôt, on s’est retrouvés, toute l’équipe de l’agence Automne, à l’enterrement d’un pote, mort en mission. Même Corsi avait fait le déplacement depuis la Guadeloupe. L’agent décédé était pour nous plus qu’un camarade de travail ; au fil du temps, il était devenu un véritable ami pour beaucoup d’entre nous, et je n’étais pas le seul à le pleurer. Ça nous a tous foutu un coup. Je rentrais juste d’une mission particulièrement éprouvante en Amérique du Sud, alors ce drame ajouté à la fatigue, je me suis retrouvé KO debout. Le lendemain, j’ai téléphoné à l’agence et annoncé que je prenais des congés. Automne n’a pas fait de problèmes, elle m’a souhaité bonnes vacances en ajoutant qu’elle saurait où me trouver en cas de besoin. Ça, elle n’avait même pas à me le préciser.
    Bref, c’est un gros besoin de me changer les idées qui me pousse, de bon matin, sur les routes de la Drôme, direction le soleil. Comme je ne suis pas pressé, j’abandonne vite l’autoroute ennuyeuse pour les petites départementales sinueuses qui courent joyeusement d’un village à l’autre, à travers un patchwork de paysages encore à peu près préservés du béton vorace des urbanistes. Ma Moto Guzzi 1100 California de 2008 ronronne paisiblement entre mes cuisses au rythme tranquille de la balade, et les enroulements de virages ont tôt fait de me redonner la banane et de me faire oublier la tristesse de ces derniers jours.
    J’aurais pu arriver à destination en moins de trois heures, mais je préfère flâner et ne me prive pas de multiplier les étapes et les détours. Avant d’attaquer les cinquante kilomètres finals, je fais une dernière pause à la terrasse d’un petit bistrot de Saillans, en bordure de la D156. En sirotant un café, caressé par les doux rayons du soleil de ce début mai, j’ai une ultime pensée pour mon ami trop tôt disparu. Je fais le tri dans mes souvenirs, pour n’en garder que les meilleurs, que je range soigneusement dans un coin de ma mémoire, afin de les ressortir un jour, avec quelques potes. En attendant, il est temps de tourner la page. Il ne sert à rien de s’encombrer de tristesse et de regrets. Mon pote est parti, il ne reviendra plus. Sa présence me manquera sans doute, lorsqu’une situation fera remonter en moi les images d’une conjoncture proche où il était là, mais mon esprit pragmatique réorganise déjà la place vacante pour y accueillir de nouvelles expériences.
    Quand je reprends la route, je me sens nettoyé, rénové, et à nouveau prêt à saisir le présent, à affronter la vie en l’attaquant sous tous les angles. J’avale les quelques bornes restantes sur un rythme beaucoup plus soutenu, en faisant racler plus d’une fois les cale-pieds sur le bitume, et j’arrive chez ma sœur peu avant midi, juste à temps pour l’apéro. Le bruit du gros bicylindre fait jaillir Lola, ma nièce, de la maison, l’annonce de ma venue lui ayant donné trop mal au ventre pour se rendre au collège ce matin, et sa mère la suit de près, en la menaçant de l’expédier illico en cours si elle ne regagne pas le lit dont elle n’aurait pas dû sortir. Tu parles ! Comme si elle avait été dupe de ce stratagème qu’elle a dû elle-même utiliser plus souvent qu’à son tour.
    Marc, mon beau-frère, n’est pas encore rentré de la vigne où il a attaqué le relevage des nouveaux rameaux. En l’attendant, Laura nous sert le pastis, tandis que Lola, qui se sent soudainement beaucoup mieux, remplit des ramequins d’olives de toutes sortes. De la cuisine s’échappent les effluves appétissants d’une préparation méditerranéenne parfumée d’herbes de Provence et d’huile d’olive. J’en ai déjà l’eau à la bouche. Nous échangeons les dernières nouvelles de la famille, des amis, rigolons d’anecdotes croustillantes sur certaines connaissances et nous régalons de quelques méchancetés à propos d’autres qu’on aimerait autant ne pas connaître. Le retour de Marc sonne l’heure du repas, et des discussions autour de son métier. Pas qu’il n’ait d’autres centres d’intérêt, mais son travail, c’est sa passion, alors pour l’entraîner sur des sujets différents, il faut souvent attendre le soir, quand il a posé son costume de viticulteur, et qu’il a chassé de son esprit tous les soucis inhérents à son activité.
    Après le déjeuner, je me laisse aller à une courte sieste à l’ombre du grand cèdre qui domine la cour et semble veiller majestueusement sur toute la maisonnée. Le bâtiment est construit en L. Dans la partie la plus basse, qui ne comporte qu’une pièce, Lola a établi ses quartiers, déjà pressée, du haut de ses quatorze ans, d’acquérir sa liberté, de s’émanciper un peu de ses parents. Le corps principal est sur deux niveaux. On y pénètre par une large porte en ogive qui donne directement sur le grand salon où trône une immense cheminée au manteau de chêne. La cuisine, accolée à la chambre de Lola, possède une ouverture qui mène dans le petit potager, à l’arrière de la maison. Là, c’est le territoire de Laura. Du moins son second royaume, l’autre étant la pièce la plus lumineuse de l’étage, où elle a installé son bureau dans lequel elle s’enferme des heures durant, parfois des jours entiers, pour y écrire des romans d’aventures où se croisent monstres et chevaliers des temps modernes. Elle dit qu’elle s’inspire de ma vie… Heureusement que je n’ai pas à combattre les créatures abominables qu’elle invente au fil de ses pages !
    N’empêche, même si je ne me reconnais jamais dans ses délires romanesques et néanmoins savoureux, il doit bien y avoir du vrai, parce qu’après la sieste, j’ai droit, comme à chacune de mes rares visites, à un interrogatoire en règle sur mes récentes activités. Et ma nièce ne louperait ça pour rien au monde ! De plus, pas question d’édulcorer le récit, les adolescentes d’aujourd’hui en savent bien plus que leurs parents au même âge. D’ailleurs, Lola répète assez qu’elle préfère cent fois la narration de mes exploits aux histoires imaginées par sa mère. Mais ce n’est sans doute que pure provocation. De toute façon, je ne me fais prier que pour la forme. En vérité, je prends plaisir à raconter dans le détail les multiples péripéties qui jalonnent ma vie d’aventurier. Je crois même que je suis un peu jaloux de ma sœur, de sa facilité à coucher sur le papier des milliers de mots qui accrochent le lecteur, et le tirent sans qu’il puisse rompre le fil, jusqu’à la dernière page. En lui confiant mes anecdotes, j’ai l’impression de participer à son roman, alors, je ne me prive pas d’en rajouter des tonnes, quitte à me faire traiter de menteur à la moindre incongruité.
— Et toi, tonton, pourquoi t’écris pas ? J’suis sûre que tu ferais mieux que maman.
— J’écrirai quand je serai trop vieux pour courir face au danger. En attendant, j’fais des provisions d’histoires.

    Ouais ! Elle n’a peut-être pas tort, la gamine, et elle me ramène à la dure réalité. Je n’aurai pas éternellement les capacités physiques pour continuer à mener cette vie de dingue, toujours sur le fil du rasoir, entre un saut en parachute, une descente en rappel, et quelques échanges de coups de feu, sans compter les bagarres à mains pas toujours nues. Jusque-là, je m’en suis toujours à peu près bien sorti, mais un jour, forcément, je tomberai sur plus fort que moi, plus malin, ou peut-être tout simplement plus jeune, plus rapide… On en parle, parfois, avec les potes, « Qu’est-ce que tu feras, quand t’arrêteras ? », et en général on finit par se raconter des histoires auxquelles on ne croit même pas nous-mêmes. En vérité, on n’en a aucune idée. On ne projette jamais aussi loin, parce qu’on sait que pour nous l’avenir peut s’arrêter d’un seul coup, au fond d’une forêt amazonienne ou dans une obscure ruelle d’un village africain, d’une morsure de serpent ou d’une balle de 6.45. Pour nous, le futur ne peut être qu’immédiat, ou antérieur, si l’on fait le bilan de ce qu’on aurait dû faire et qu’on a loupé. Si l’avenir est dans les cartes, c’est seulement dans celles qu’on a en main, et parfois, la partie est serrée.



    Le mas est bien tel que Laura me l’a décrit, et je comprends tout à fait son coup de cœur. Bâti sur une colline à la pente douce, un peu à l’écart du village qu’il domine, il est abrité des vents par une forêt de chênes verts, et offre une vue magnifique sur une belle portion de paysage. La construction date du début du dix-neuvième siècle, mais a été intelligemment restaurée, et si l’extérieur garde son aspect ancien qui lui donne tout son cachet, l’intérieur est on ne peut plus moderne. Il y a finalement beaucoup moins de travaux à faire que je ne l’imaginais et j’en suis ravi, la maçonnerie n’étant pas vraiment ma tasse de thé. Par contre, je n’hésite pas une seule seconde à retrousser mes manches, quand Marc m’entraîne de l’autre côté de la cour, dans l’ancienne grange, pour me faire découvrir sa dernière acquisition : une Peugeot-203 cabriolet de 1953, pour l’instant encore à l’état d’épave, mais dont j’entrevois déjà le résultat, une fois remise à neuf. S’il y a une chose que je partage avec mon beau-frère, c’est bien cette passion pour les vieilles mécaniques, à deux ou quatre roues. Dès le lendemain de mon arrivée, je me mets au boulot et entreprends de désosser la belle. Marc me rejoint sitôt que son travail à la vigne lui laisse un peu de répit. Il est enchanté de voir la vitesse à laquelle la restauration avance, lui qui pensait ne pas en arriver au bout avant des années. Moi, je n’ai pas l’impression d’aller très vite, étant donné que je n’y passe pas mes journées, tenant à profiter un minimum de mes vacances.
   
    Je consacre mes matinées à ma frangine, que j’accompagne faire des courses ou dans de longues balades dans la campagne environnante. Le cinquième matin, c’est justement jour de marché à Suze-la-Rousse, village qu’elle affectionne et qui n’est distant que d’une douzaine de kilomètres. Après avoir fait le tour des petits producteurs et le plein de produits locaux, nous cédons à la tradition du verre de l’amitié au bistrot du coin où se pressent déjà quatre ou cinq de ses amis parmi une foule bigarrée de clients de passage et de soiffards invétérés. Il y a là des sportifs de comptoir, qui commentent le dernier match ou font des pronostics sur le prochain, mais la plupart des discussions tournent autour d’un même sujet, qui fait la une du quotidien régional : la découverte, par des touristes, d’un cadavre momifié, dans la chapelle Sainte-Juste qui domine Saint-Paul-Trois-Châteaux. À l’écoute de cette nouvelle, j’ai comme une prémonition…
    L’article est assez succinct. On y apprend que la veille, vers dix heures du matin, un couple de randonneurs en vacances dans la région s’est arrêté sur le fameux site de la chapelle Sainte-Juste. Pendant que l’homme prenait quelques photos du paysage, depuis la table d’orientation, la femme s’était approchée du petit édifice pour en découvrir l’intérieur à travers la grille qui en interdit l’accès. C’est là qu’elle a distingué, allongé sur l’autel au fond de la crypte, ce qu’elle a d’abord pris pour la statue d’un gisant. Le couple, des Anglais à la retraite installés en Ardèche depuis de nombreuses années, a aussitôt alerté la gendarmerie.
    Plusieurs questions se posent, qui n’ont, à l’heure de la mise sous presse, pas encore obtenu de réponses. D’où vient cette mystérieuse momie ? Et comment est-elle arrivée là ?

    En rentrant au mas, ma sœur, qui m’a vu lire attentivement cet article, ne met pas longtemps avant de me prendre à partie.
— Arrête ça tout de suite !
— Que j’arrête quoi ?
— Joue pas au plus fin, je connais bien cet air-là. C’est cette histoire de momie qui te tracasse.
— Ça m’interpelle, sans plus.
— Ça m’interpelle, sans plus ! Pas à moi, tu veux ! C’est exactement le genre d’histoires dans lesquelles t’adores aller te fourrer. Alors pour une fois, fais-moi plaisir, oublie, d’accord ? T’es en vacances, non ?
— Un peu, que j’suis en vacances ! T’inquiètes ! Je ne sais déjà même plus de quoi l’on cause.
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