Falkland express

J’avais veillé tard dans la nuit, emporté par un élan créatif, à travailler sur de septième chapitre de mon dix-neuvième roman. Contrairement à mon habitude, je m’étais levé largement après l’heure de passage du facteur. Quoi qu’il en soit, même si ce n’avait pas été le cas, je ne l’aurais sans doute pas vu. Ma boîte aux lettres est de type normalisé, et le colis que j’y avais trouvé ne nécessitait pas que le préposé frappe à ma porte.
C’était un paquet de la taille d’un dictionnaire. Mal réveillé, je l’avais ramassé avec le journal et le reste du courrier et déposé sur le meuble qui encombrait mon entrée et recelait mes différentes paires de chaussures. Puis je l’avais oublié un moment, le temps de vaquer à quelques occupations aussi routinières que nécessaires. Plus tard, lorsque j’avais voulu prendre connaissance des nouvelles du jour, la pensée m’était venue que je n’avais rien commandé, que je n’attendais nul cadeau…
Il s’agissait d’une simple boîte en carton renforcée par du ruban adhésif brun, d’environ trente centimètres sur vingt, épais d’une dizaine. Il n’était pas très lourd, à peu près un kilo et demi, selon mon estimation. L’emballage avait visiblement pris la pluie, l’adresse de l’expéditeur était illisible et celle du destinataire plus qu’à moitié effacée. On y distinguait uniquement le nom de ma rue et celui de mon village du Northumberland : Berwick. Le tampon de la poste était en aussi piteux état, mais on pouvait lire qu’il avait été expédié le 14 juin, soit une semaine plus tôt. J’allais le reposer quand une pensée fugace a retenu ma main. Quelque chose, que je n’avais pas enregistré, avait pourtant frappé mon esprit. La date ! Le paquet était bien parti le 14 juin, mais de l’an 1982… Le jour de la reddition des Argentins dans les Falkland ! Les Fuckland, comme on disait entre nous !
Oui, les Fuckland. Parce que pour tous les soldats qui avaient sauté avec moi, le 26 mai de cette année, ce fut vraiment l’enfer. On s’était battu à un contre trois sur le site de Goose Green. La plus longue bataille de cette putain de guerre. Les Argentins n’avaient pas hésité à nous balancer du napalm et c’est un miracle si nous n’avions perdu que dix-sept hommes. Malgré notre infériorité numérique, on avait repris la place. Début juin, on avait reçu l’ordre de rejoindre le 42e bataillon des Royal Marines pour attaquer Port Stanley. Le cinq, on occupait le mont Challenger. Et entre le 11 et le 13, on participait aux derniers combats autour le Port Stanley… C’est sûr, le 14 juin 1982, c’était une date que je ne pouvais pas louper.
Mais quel rapport avait cette foutue guerre, dont Jorge Luis Borges disait qu’elle était « comme deux chauves se battant pour un peigne », avec ce foutu paquet ? En regardant de plus près les timbres délavés par le temps et les intempéries, je constatais qu’ils n’étaient pas britanniques. Les couleurs étaient passées, mais tous − il y en avait trois − représentaient sur un fond de couleur différente selon leur valeur, la carte des îles Falkland. Était-ce juste une étrange coïncidence ? Ça faisait plus de trente ans que j’avais enterré aux fins fonds de ma mémoire cet épisode douloureux de ma jeunesse, et voilà que par un samedi brumeux, il me rattrapait sous la forme d’un paquet dont je ne savais même pas s’il m’était réellement adressé ! Pourquoi le facteur l’avait-il déposé précisément dans ma boîte, alors qu’on n’y distinguait aucun nom ? Et si j’en étais bien le destinataire, qui me l’avait expédié ? Je n’osais l’ouvrir, partagé entre l’envie d’attendre le prochain passage des postes et une curiosité croissante. Et le courrier suivant n’était que dans deux jours…
Je passais le reste de la journée dans un état de fébrilité peu propice à l’inspiration. Les muses devaient le sentir et avaient déserté mon bureau. À l’heure du souper, je n’avais pas écrit plus de dix phrases qui avaient mis mon esprit à la torture. Elles me semblaient aussi bancales qu’un ivrogne unijambiste. J’étais resté incapable de me concentrer, mes pensées vagabondant de la guerre des Malouines à ce maudit paquet. Mais j’étais résolu à ne pas l’ouvrir, ayant décidé, pour une raison que je me refusais à reconnaître, qu’il ne m’appartenait pas.
Pour me changer les idées, j’étais sorti dîner au restaurant près de chez moi. Par un heureux hasard, j’y avais retrouvé Arthur Berkeley, un vieux professeur d’histoire à la retraite avec qui je m’étais lié d’amitié. Sa conversation érudite me divertit un moment de mes préoccupations. Du moins jusqu’au dessert où, sautant du coq à l’âne, il me demanda à brûle-pourpoint :
— Dis-moi, Jack, tu as bien participé à la guerre des Falkland ?
Alors tout m’est revenu ! Ce 11 juin 1982, lors de la première offensive, moi et cinq de mes camarades avions été séparés de notre unité, et pris en tenaille par deux factions ennemies. J’avais vu mes amis tomber les uns après les autres sous les balles des Argentins. Je croyais ma dernière heure arrivée quand la porte contre laquelle je m’étais blotti, tremblant de peur, s’ouvrit et qu’une main me tira à l’intérieur. C’était une jeune femme, belle comme un ange. Elle m’avait pris par la main et entraîné par l’arrière de la maison dans un dédale de ruelles, jusqu’à un souterrain où elle se cacha avec moi. Il y avait pour seul mobilier un matelas posé à même le sol et trois cageots qui formaient une table et deux chaises. C’est là que je suis resté terré, avec elle, tandis qu’au-dehors des hommes mouraient. Nous ne parlions pas le même langage, mais très vite, nous nous sommes retrouvés nus, sous une vieille couverture qui sentait le moisi. Peut-être que c’était la seule chose que nous pouvions faire, pour contrebalancer la rage meurtrière qui sévissait tout autour de nous : l’amour…
Le deuxième jour, pris de remords, j’avais décidé de rejoindre mon bataillon. Je lui laissais ma chemise de rechange et mon calot, pour la déguiser en homme. Je savais trop bien de quelle ignominieuse façon peuvent se comporter certains soldats, qu’ils fuient le déshonneur de la défaite ou qu’ils soient ivres de la victoire. Il valait mieux pour elle passer inaperçue. J’avais aussi laissé, comme un cadeau d’adieu, le livre de poésie de Rainer Maria Rilke qui ne me quittait jamais. Cadeau idiot, il était en anglais…
Moi aussi, j’étais passé inaperçu quand par je ne sais quel miracle j’avais retrouvé les hommes du 42e. J’aurais pu être accusé de désertion, mais nul n’avait remarqué mon absence. De retour au pays, j’avais rapidement oublié la jeune femme des Falkland, et oblitéré le reste…

En rentrant chez moi, après ce repas si troublant, je n’avais d’autre désir que de connaître le contenu du colis. Sans prendre le temps de me déchausser, je l’apportais à la cuisine où, à l’aide d’un couteau d’office, j’en découpais l’adhésif que fermait l’emballage. Je reconnus immédiatement le contenu du paquet : entre ma chemise et mon calot, le livre de Rainer Maria Rilke… Malgré les années, tout était exactement dans le même état que ce fameux jour de juin 1982, comme si ces quelques objets avaient été déposés là la veille. Une chose, cependant, n’aurait pas dû se trouver dans le colis, ne pouvait pas y être au moment où il a été expédié… C’était tout simplement impossible ! Entre les pages du recueil de poèmes, je trouvais une photo. Un homme d’une trentaine d’années, peut-être, y souriait. Il avait les mêmes cheveux noirs que l’ange qui m’avait sauvé, mais son visage était mon portrait, trait pour trait.
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