La clocharde

C’était exactement ce que je détestais, dans ce boulot. Quand on arrivait trop tard. Et tous les ans, à cette époque, on en avait une dizaine, comme elle, qu’on ne verrait plus couchés dans l’abri précaire d’un porche, refusant celui, tout aussi éphémère, mais beaucoup plus sûr, d’un de nos centres d’accueil. Encore une fois, l’hiver s’était allié à sa cousine maléfique, la misère, pour ôter la vie d’un de ces « tombés du monde ». Aujourd’hui, c’était Marguerite.
Marguerite, ce n’était pas son vrai nom. On l’appelait comme ça, parce qu’à la belle saison, elle ramassait ces fleurs sauvages, sur les bords des talus, qu’elle plantait dans ses cheveux. Un peu de coquetterie dans son monde moche. Quand on l’avait vu débarquer sur les trottoirs de la ville, il y a cinq ou six ans, elle traînait dans son sac quelques vêtements de prix, vestiges d’un passé flamboyant. On dit qu’elle avait gagné et perdu des fortunes, hantant les casinos de Deauville ou de Monaco, au bras de bellâtres fortunés et méprisants, ces puissants au cœur vide qui l’avaient rejetée pour des plus jeunes qu’elle, quand le poids des années et l’abus de champagne avaient alourdi ses traits. Ses robes de soirée étaient devenues haillons, et les carrosses rutilants, « made in Italy », n’avaient même pas eu la décence de se faire citrouille. Ils l’avaient déposée là, sur le bord de la vie, avec du mauvais vin pour noyer son chagrin.
Bientôt, le médecin viendra constater son décès, et avant que des hommes, insensibles au malheur, n’emportent son corps vers une fosse trop commune, je la regarde encore. Au moins est-elle partie sans douleur, elle paraît détendue. Elle sert dans sa main un dernier souvenir, la boule noire des joueurs de billard, la boule numéro huit, la boule de la chance.

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