Le point de non-retour

Fatalement, ça devait arriver ! D’aucuns disent que c’est de ma faute, que je l’ai bien cherché, que je l’ai pris à deux mains… Ils me regardent maintenant comme un paria. Je suis un paria. Mais que savent-ils, au fond, des circonstances, des tenants et aboutissants qui m’ont conduit à cette situation ? Que savent-ils de mes doutes, de mes frayeurs, de mes nuits sans sommeil ?

Oh ! Bien sûr, j’aurais certainement pu agir autrement, faire d’autres choix, prendre d’autres routes et, comme ils disent, avoir une autre vie… Bien sûr, en regardant en arrière, je me dis « si j’avais su… », mais, avec des "si j’avais su", on ne change pas le passé. Et pourtant elle est bien là, la clé, dans ce "si j’avais su". Parce qu’au commencement, je ne savais pas. Ou pas vraiment. Et puis, quand on est jeune, on ne voit pas plus loin que le bout de son nez. On veut brûler sa vie par les deux bouts, la croquer à belles dents sans se soucier des conséquences. On fonce sur les chemins caillouteux sans jamais se demander si on ne va pas se prendre les pieds dans une ornière.

C’est vrai, il y a des gens qui, au moindre trébuchement, se ressaisissent et s’assagissent. Ils deviennent adultes. Trop vite adultes. Trop vite pour moi ! J’ai essayé, pourtant. La vie de couple, un emploi stable, les vacances en famille, les soirées entre amis, les bonnes relations avec les voisins… J’ai fait des efforts pour me fondre dans la masse, pour être dans la norme, pour faire comme tout le monde… Mais au fond de moi, je sentais bien que ça me coûtait, que je me mentais à moi-même. Alors insidieusement, à l’abri des regards, j’ai recommencé. Et inéluctablement, je me suis mis à mentir à mon entourage. Au début, personne ne s’en est rendu compte. Je consommais à petite dose, dans des lieux où j’étais sûr de ne pas être vu. Et d’ailleurs, durant tout ce temps, je n’ai jamais été pris sur le fait. Mais plus ça allait, plus il m’en fallait, et forcément, sans que j’en aie conscience, ça influait sur mon comportement. Mes relations s’en sont ressenties. Petit à petit, mes amis se sont éloignés. Et mon ménage s’est brisé. Ma femme a certainement été la première à s’apercevoir des changements qui s’effectuaient en moi, mais elle a fait preuve de patience. Sans doute pensait-elle que ce n’était qu’une passade, que ça ne durerait pas. Mais son indulgence est vite arrivée à ses limites. Dans un premier temps, elle m’a supplié de me reprendre, de cesser mes folies, puis elle m’a menacé de me quitter. Mais c’était déjà trop tard, j’avais depuis longtemps atteint le point de non-retour. J’avais mis le doigt dans un engrenage infernal qui m’avait happé, et ce, dès la première fois où j’avais enfreint les règles. C’est vrai, j’ignorais, à cette époque, que ça pouvait me capturer aussi vite et m’arracher au monde, à la société. Pourtant, on nous l’a assez dit : les lois sont faites pour notre bien, pour nous protéger…

Un jour, lassée de me voir partir de plus en plus à la dérive, ma femme, ma bien-aimée, m’a fait suivre. Un détective m’a pisté jusqu’à ceinture magnétique qui abrite la cité, dans la zone interdite. Il est descendu derrière moi dans les entrailles de béton, sous la couche grise et dure qui recouvre l’Ancien Monde. C’est là-bas qu’on avait découvert tout à fait par hasard, adolescents, le passage qui menait à l’intérieur de la bâtisse ensevelie. C’est dans ce lieu tabou et oublié de tous que j’avais plongé dans l’enfer. C’est dans cette bibliothèque que j’avais commencé à lire… Évidemment, quand il a compris à quoi je m’adonnais, il m’a dénoncé aux autorités. Ma faute était des plus graves, j’avais commis l’irréparable. J’avais consulté les Anciens. J’avais pris connaissance des écrits de ceux du temps jadis, du temps des folies, du temps où l’homme avait failli tuer la planète.

La sentence était irrévocable : j’étais banni de la cité, condamné à mourir hors des murs, dans le désert radioactif qui s’étend autour de la métropole.

Oui, fatalement, ça devait arriver. Et cependant, je ne regrette finalement rien. Bien sûr, nos ancêtres ont amené l’humanité au bord du gouffre, mais au milieu de toute cette démence, J’ai vu, à travers ces livres, tant de beauté, tant de puissance créatrice, tant de liberté… Mais qui me croira aujourd’hui, seul contre la société ? Personne ! Pourtant, moi, je sais bien que c’est la vérité, je l’ai lu.
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