Les fantômes du Musée des Beaux-Arts

— Eh bien ! Vidocq ! En retard, comme d’habitude ! Devra-t-on attendre encore des siècles avant que vous ne cessiez de n’en faire qu’à votre tête ? Puis-je connaître les raisons d’une apparition si tardive ?
— Veuillez me pardonner, votre horreur. Un nouveau biographe, ou prétendu tel, à qui il a fallu que j’aille chatouiller les doigts de pied pour le remettre dans le droit chemin. Sous prétexte que nous ne sommes plus là, les vivants ont-ils le droit de raconter n’importe quelle ineptie sur notre compte ?
— Laissez donc les mortels s’occuper des affaires des mortels. Si cet écrivaillon se fourvoie, ses pairs sauront bien le remettre à sa place. Nous avons un sujet plus urgent à traiter. Connaissez-vous le Musée des Beaux-Arts de Chambéry ?
— Non point ! Devrais-je ?
— Cela parferait votre culture. Mais passons ! Il existe, dans ce magnifique lieu, un admirable portrait de Sainte-Catherine peint par Federico Barroci. Jusqu’à hier soir, le visage de la sainte semblait suivre le visiteur des yeux… Aujourd’hui, la jouvencelle regarde vers le ciel !
— Une possession illégale d’être figé ?
— Évidemment ! Que voulez-vous que ce soit d’autre ? Bien entendu, nous avons fait le nécessaire. Aucun vivant ne se souviendra l’avoir vu dans une autre position que celle qu’elle adopte dorénavant. Néanmoins, je veux que vous me retrouviez l’immonde ectoplasme putride qui a osé intervenir dans le monde des incarnés. Hum ! Pardonnez-moi cet écart de langage.
— C’est tout à votre honneur, votre horreur. Cela montre à quel point vous prenez votre rôle au sérieux.
— Oui… Bon ! Agissez sans attendre ! Je vous désignerai un collaborateur.
— Puis-je faire une suggestion ? Le petit nouveau qui a arrêté la bande à Bonnot me paraît tout indiqué pour ce genre de mission.
— Marcel Guillaume ? Mais il est revenant depuis guère plus d’un demi-siècle… C’est très peu ! Enfin, si vous pensez qu’il fera l’affaire…
— Merci votre horreur. Nous ferons diligence.
— Je l’espère ! N’économisez pas votre suaire et ramenez-moi ce spectre de mauvais esprit sans tarder.

Peu de temps après… Enfin, tout est relatif ! Les fantômes n’évoluant pas dans la même sphère temporelle que les vivants, ce qui peut sembler une éternité pour un être de chair n’est qu’un instant fugace dans la vie d’un désincarné. Heureusement, d’ailleurs ! Sinon, ils finiraient pas s’ennuyer à en mourir… une seconde fois !
Peu de temps après, disais-je, nos deux enquêteurs arrivaient à Chambéry par le Volubilis 732. Quand ils veulent se déplacer sur de longues distances, les esprits empruntent souvent ce moyen de transport qui est constitué de lignes de force s’étendant dans toutes les directions, à la manière de cette plante plus couramment appelée liseron bleu. Vous comprendrez lorsque vous serez mort. Durant le voyage, ils ont eu tout le loisir de faire connaissance. Oui, comme je vous l’ai expliqué, la sphère temporelle, tout ça… Ça fonctionne aussi dans l’autre sens. Il est fréquent que quelques minutes, pour un humain normalement constitué d’environ trente mille milliards de cellules renfermant soixante pour cent d’eau, s’étirent sur quelques heures pour des êtres qui n’ont plus grand-chose à faire des lois matérielles qui régissent notre très court passage à l’état d'organisme complexe. Mais, bref ! L’important, c’est qu’ils soient à pied d’œuvre, au Musée des Beaux-Arts.
Le bâtiment a été créé à la fin du 18e siècle, sur les murs d’une ancienne halle aux grains. Sans doute à cause de leur tendance exacerbée à la nostalgie, les revenants aiment les vieilles constructions, particulièrement quand il s’agit de lieux chargés d’histoire. Il n’est donc pas étonnant d’en rencontrer fréquemment dans les musées. Bien sûr, la plupart du temps les vivants n’ont même pas conscience de leur présence, d’autant qu’il n’y en a extrêmement peu capables de percevoir au-delà de leur propre réalité. De plus, les fantômes sont généralement pudiques, et bien qu’ils ne risquent guère d’être discernés, si par hasard ils croisent un mortel, ils se glissent rapidement à l’abri des regards. Ils sont également assez peu sociables entre eux, et préfèrent errer solitaires, tout à leurs pensées hantées de souvenirs. C’est d’ailleurs cette caractéristique qui représente la principale difficulté du travail de nos flics du monde immatériel. Il n'est pas facile de les réunir. Ils devront donc les débusquer et les questionner un par un.
D’un commun accord, ils se séparèrent, Eugène-François Vidocq parcourant l’aile ouest, tandis que Marcel Guillaume visitait l’autre partie, des caves aux greniers. Aucun des deux n’aurait pensé qu’un aussi grand nombre d’illustres trépassés eussent choisi d’élire domicile en ce lieu. Ils interrogèrent ainsi, parmi d’autres moins connus, Joseph de Maistre, Clément Marot, Alphonse de Lamartine, la nièce de Mazarin et même Gregory Lemarchal, décédé depuis si peu qu’il se croyait encore en vie et ne s'exprimait qu'en chantant. Bizarrement, les morts que plus rien ne rattache au monde matériel répugnent à s’éloigner des endroits où ils ont vécu… Toujours cette propension à la mélancolie, sans doute.
Aux termes de leurs pérégrinations dans les couloirs éthérés du musée − vous comprendrez que si la notion de temps est différente pour les défunts, il en va de même pour l'aspect physique des objets qui leur paraissent aussi intangibles que le vent pour nous autres, prisonniers du cycle biologique − Guillaume et Vidocq durent se rendre à l’évidence : aucun des personnages rencontrés n’était au courant de quoi que ce soit. Je vous l’ai dit, les âmes errantes se désintéressent royalement des faits et gestes de leurs impalpables homologues. L’une d’entre elles avait-elle échappé à leur sagacité ?
Nos deux détectives convinrent qu’ils n’avaient d’autre choix que de monter la garde à proximité du tableau affecté. Bien plus que les criminels sévissant dans la triste réalité charnelle, les désincarnés ne peuvent s’empêcher de revenir sur les lieux de leurs méfaits. C'est pour eux, presque une raison d'être. Dans la salle où était accroché le portrait de Sainte-Catherine, Vidocq et Guillaume se rencognèrent derrière un paravent qui masquait une porte de service, pour en surgir l’instant d’après (quelques heures plus tard selon l’horloge de la mairie) alors que la forme évanescente d’une jeune fille au linceul immaculé venait de faire son apparition.
— Mais ! Vous êtes Sainte-Catherine ?
— Pfff ! Mais non ! Qu’il est bête ! Sainte-Catherine vivait au sixième siècle. Moi, je suis le modèle. C’est de mon visage que Federico Barroci s’est inspiré pour peindre la sainte, au seizième siècle. Un millénaire nous sépare.
— C’est vous la responsable de cette aberration du réel ?
— Ce n’est pas de ma faute ! Ce maudit peintre s’était entiché de moi, et comme je me refusais à lui, il m’a jeté un sort, employant pour cela des pigments maléfiques. J’étais prisonnière de ce tableau ! Jusqu’à hier soir…
— Que s’est-il passé ?
— Je ne sais pas exactement. Il était tard, le musée fermait ses portes quand un visiteur attardé a pénétré dans cette salle… Au même moment, il y a eu comme un coup de tonnerre et des éclairs ont illuminé la pièce d’une lumière… psychédélique. J’ai sursauté, saisie d’une brusque frayeur, et je me suis retrouvé hors du cadre. J’étais délivrée. Sans doute, ai-je levé les yeux vers cette céleste fulgurance, mais par simple réflexe, je puis vous l'assurer. Je me suis bien rendu compte des conséquences de ce mouvement involontaire, mais qu’y pouvais-je ?
— En effet. Vous ne pouvez être tenue pour responsable. Et puis, diantre ! Ce tableau est aussi bien comme ceci. Quand pensez-vous, Guillaume ?

— Oh ! Moi, vous savez, la peinture…
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