Territoire interdit


Les deux pirogues remontaient lentement ce que nous pensions encore être le Rio Jurua et toujours pas de village indigène en vue. La futaie, autour de nous, ne montrait aucune éclaircie. Je commençais à me demander si l’autochtone censé nous servir de guide ne nous menait pas en bateau autrement qu’à la pagaie. Déjà, je n’étais pas chaud pour cette expédition, je déteste la forêt amazonienne et toutes ces bestioles qui vous piquent ou vous mordent, et son humidité étouffante, et son odeur de pourriture qui vous colle à la peau… mais là, je n’avais pas eu le choix : c’est moi qui avais nommé le pilote du Beechcraft Baron G58 qui devait nous rapporter cinq-cents kilos de cocaïne et s’était écrasé quelque part près de ce putain de bled de sauvage où nous aurions dû accoster en début d’après-midi. Le patron était fou furieux et m’avait menacé des pires représailles si je ne lui ramenais pas la marchandise. J’avais embarqué quatre hommes dans l’aventure. Pablo, Basilio et Estavan étaient dans le deuxième canot ; j’étais dans celui de tête avec le guide et Hernando qui était le seul à parler le charabia de ces abrutis d’indiens. Putain ! Je ne pouvais pas les blairer, ces métèques qui se baladent à moitié à poil et vivent comme des hommes préhistoriques ! Et celui qu’Hernando avait dégoté puait comme un vieux bouc !
Il nous restait tout au plus une heure de jour quand le basané à commencer à gesticuler comme si le diable s’était invité à bord. D’après ce qu’Hernando comprenait de ses jérémiades, ce connard s’était trompé, nous n’étions pas sur le bon canal et nous étions entrés dans un territoire interdit, habité par des démons. Selon lui, l’espèce d’enchevêtrement de lianes qui ressemblait vaguement à une poupée était l’œuvre des Tzitzimitl, des êtres maléfiques au corps de bois, au sang de sève, qui gardaient la terre sacrée. Il nous suppliait de faire demi-tour.
Je fis signe aux autres gars de nous rejoindre et leur exposais la situation. Pour moi, c’était clair : on venait de traverser une zone où aucune rive n’était abordable, si on rebroussait chemin, on risquait de se faire piéger par la nuit. Pas question de naviguer à l’aveugle dans ces eaux infestées de piranhas ! Et justement, on apercevait une plage accueillante quelque cent mètres plus loin… Je décidais qu’on y installerait le campement, et qu’on essaierait de retrouver le bon cours le lendemain. Je donnais l’ordre d’avancer. Lorsque l’indien compris qu’on pénétrait au pays des Tzitzimitl, il devint fou et se jeta sur Hernando en hurlant, au risque de nous faire chavirer. Je n’avais pas pour habitude de tergiverser avec les macaques de son genre. Une balle de 7.65 régla définitivement le problème, et son corps bascula dans les eaux boueuses du ruisseau, d’où s’éleva bientôt un rouge bouillonnement, témoignage sans équivoque de la présence des poissons voraces.
Mes comparses me reprochaient d’avoir flingué notre guide, arguant que sans lui, on ne retrouverait jamais le village. Je protestais que c’était par sa faute qu’on avait pris la mauvaise direction, mais au fond, je savais qu’il n’avait pas tout à fait tort. Le Rio Jurua, affluent de l’Amazone, était lui-même rejoint par des centaines de cours secondaires. Nous étions dans un véritable labyrinthe liquide… J’avais agi de façon impulsive, et il était trop tard pour avoir des regrets. Au moins, on n’était pas réellement perdu, il suffisait de suivre le courant pour retrouver le fleuve et la civilisation. Mais rentrer les mains vides, c’était peut-être pas très bon pour ma santé…
J’avais pris le premier tour de garde, et quand Basilio m’avait remplacé, je n’avais pas eu de mal à trouver le sommeil, malgré les moustiques, le clair de lune et les bruits nocturnes de la jungle. Au matin, ce sont les beuglées de Pablo qui m’ont réveillé. En même temps qu’Estavan qui était du dernier quart. Cet imbécile s’était endormi, et pendant la nuit, nos deux pirogues avaient disparu… La journée commença avec des cris et quelques coups de poing, mais j’ai pu calmer les gars assez rapidement. Par chance, on avait sorti nos affaires des embarcations, et j’avais une carte dans mon sac. On ne savait pas exactement où l’on se trouvait, mais on pouvait au moins s’en faire une idée. Sauf qu’on n’ignorait à quel moment on avait pris le mauvais bras, alors on pouvait tout aussi bien être rive gauche que rive droite du Rio Jurua. Une chance sur deux. Je me penchais sur la topographie, en faisant semblant d’y trouver des repères, et me prononçais pour couper à travers la forêt, plein ouest, pour rejoindre le village depuis lequel on devait commencer nos recherches. Une fois là-bas, on aviserait… Je n’étais pas sûr d'aller dans la bonne direction, mais je me fiais à mon instinct. Jusque là, il ne m’avait jamais trompé. Et comme j’étais le chef, il fallait bien que je prenne des décisions.
On n’avait pas fait cinquante mètres à travers les arbres qu’on se retrouvait face à une série de poupées de liane, du même genre que celle qui avait tant effrayé notre guide. Pablo, qui était aussi superstitieux qu’une vieille bigote, enchaînait signe de croix sur signe de croix, sous les moqueries de ses camarades qui riaient surtout pour se rassurer. Moi, j’en avais rien à foutre de ces sornettes, et je craignais plus les serpents ou les araignées que les légendes des sauvages. Et ce n’était pas les hurlements des singes ou les piaillements des oiseaux qui allaient me faire croire aux esprits.
La végétation était tellement dense qu’on était obligés de marcher en file indienne, en se relayant pour ouvrir la voie à coup de machette. On ne devait pas faire plus d’un kilomètre à l’heure, et à ce rythme-là, on n’avait aucune chance de rejoindre le bled avant la nuit. Mais au moins, on avançait ! Jusqu’à ce qu’Hernando nous dise d’arrêter… Estavan, qui fermait la marche, était plus derrière nous. On l’a appelé un moment en revenant sur nos pas, mais on n’a pas été très loin, dix, quinze mètres, tout au plus… Le chemin qu’on venait de tracer avait déjà disparu. C’était comme si la forêt se refermait sur notre passage. Pablo était blême et murmurait des prières dans sa barbe. Les deux autres ne se foutaient plus de lui, et malgré leur air bravache, ils n’en menaient pas large. Je leur expliquais que c’était normal, que dans cette partie du monde, la végétation adaptée au climat très humide se redéployait très vite, mais je voyais bien que ça ne les rassurait pas vraiment. Estavan manquait toujours à l’appel ! On a continué à crier son nom un moment, puis Pablo a trouvé sa machette, au pied d’un arbre. Mais de lui, pas de trace. On a eu beau fouiller les buissons alentour et même regarder vers les cimes, il s’était bel et bien évaporé.
Les gars n’ont pas discuté, quand j’ai dit qu’il fallait reprendre la route. Personne n’avait envie de rester plus longtemps dans cet endroit. L’ambiance n’était déjà pas terrible au départ, mais là, ça nous avait plombés, on avançait sans prononcer la moindre parole, à part Pablo, en queue de file, qui continuait de marmonner ses incantations. Ça faisait bien une heure qu’on avait abandonné Estavan à sa destinée lorsqu'un nouveau coup du sort nous a frappés. Basilio fut le premier à remarquer que Pablo s’était tu, et quand il se retourna, il poussa un cri qui nous fit regarder en arrière à notre tour. Le spectacle n’était pas beau à voir : Pablo était empalé sur une branche, à deux mètres du sol… J’avais du mal à imaginer ce qui avait pu se produire, mais faut dire que je commençais à avoir la trouille, et ça m’empêchait d’avoir les idées claires. C’était pas normal, ce truc. Personne n’avait rien entendu, et pourtant, il était bien là, suspendu contre un tronc, mort ! Basilio et Hernando se mirent à évoquer les Tzitzimitl, les esprits du territoire interdit, et j’ai dû les secouer un peu pour qu’ils arrêtent de se conduire comme des gonzesses et qu’on fiche le camp. La journée était déjà bien avancée, et je n’avais pas envie de passer une autre nuit dans cet endroit maudit. On a repris la marche en se frayant un chemin à grand coup de lame, tapant comme des forcenés, et comme on bâclait le travail et qu’on se tenait près les uns des autres, l’impression que la forêt nous coupait toute possibilité de retour était encore plus forte.
Le troisième incident est arrivé peu de temps après. Hernando était devant, il taillait à tour de bras. Moi, j’étais juste derrière lui et Basilio me marquait aux talons. Tout à coup, j’ai senti comme un souffle, dans mon dos, et entendu un gémissement étouffé. Quand j’ai jeté un œil par-dessus mon épaule, Basilio était plus là… Pftt ! Envolé ! En un éclair ! Et aucun signe qu’il ait pu passer à droite ou à gauche, la végétation était intacte. Il n’était pas parti à la verticale, non plus… Pour autant que je sache, il n’avait pas d’ailes. Et c’était quoi, ce que j’avais ressenti ? Un simple courant d’air ? J’avais beau ne pas croire aux démons, une coulée de sueur froide me descendait le long de la colonne vertébrale. Et mes intestins faisaient des nœuds. Et je n’étais pas le seul à flipper. Hernando était presque aussi blanc qu’une ligne de cocaïne. On n’a pas cherché à comprendre, on s’est carapaté vite fait, toujours en se relayant pour ouvrir un passage, celui qui suivait accroché à la ceinture de l’autre. On a foncé comme ça pendant un bon quart d’heure, en s’écorchant aux branches, parfois assez profondément pour en garder de belles cicatrices ; enfin, on est arrivé dans une zone plus clairsemée. On a fait quelques pas entre les fûts, puis Hernando s’est figé. Il m’a fait remarquer qu’on entendait plus un animal… Le silence… Et je me suis aperçu que les troncs avaient des formes bizarres. Ils ressemblaient à des corps de femme. En temps normal, ça m’aurait plutôt réjoui, mais là, je trouvais ça carrément inquiétant. Hernando aussi. Il a dit que selon la légende, les Tzitzimitl étaient des esprits féminins. De mauvais esprits. Et sans prévenir, il a fait demi-tour et s’est enfui en courant. J’ai crié pour le retenir, mais en un rien de temps, il était déjà hors de vue. Quelques secondes plus tard, je l’ai entendu hurler de terreur. Puis le silence est revenu… Un terrible silence. Presque palpable… J’étais seul. Et la nuit commençait à tomber. J’ai repris ma progression, entre les arbres. À chaque instant, j’avais l’impression de les voir bouger, à l’extrémité de mon champ de vision, mais je me persuadais que c’était une illusion d’optique. Et il y a eu les rires… De doux rires de femmes, cristallin, léger comme cette brume qui montait maintenant du sol et rendait les ombres encore plus mystérieuses. Et ils se rapprochaient et devenaient sifflements de serpents, persiflages de harpies, aussi tranchants que des lames de rasoir… Et ce coup-ci, les arbres bougeaient vraiment, mais ce n’était plus des arbres, c’était des femmes qui se détachaient des troncs, des femmes d’une cruelle beauté qui vous brûlait les yeux, et les tiges des ramures devenaient ongles et me perçaient la peau, et leurs branches se faisaient membres pour m’enserrer, m’étouffer… Et je voyais toutes les peuplades indiennes qui s’étaient réunies pour assister au spectacle, riant de la mort du pauvre mécréant qui avait défié la légende et pénétré le territoire interdit, la terre des Tzitzimitl d’où personne ne revient…
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